Béatrice Lukomski-Joly


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L'orgeuil m'insupporte... aussi je le trace, le file, l'épie, le juge...

Il est le père de tous les défauts, la mère de toutes les erreurs, le fils des comportements, la fille des illusions.

Epitaphe pour Cécile et Claudine

Rédigé par béatrice Lukomski-Joly Aucun commentaire

 

 

Chanson de 1964  "Mon amie la rose"

 

Jetant avec violence, derrière l’armoire, la somme des vêtements des deux petites filles, il avait signé leur arrêt de mort.

Nous étions en juillet 1967. Cécile avait dix ans. Claudine avait neuf ans. Une écharpe de laine traînait dans le salon sans qu’on ne comprit pourquoi une écharpe d’hiver traînait dans le salon en plein juillet. Claudine s’amusait à faire rire Alan au babillement charmant pendant que sa mère le préparait pour sa nuit. Elle lui faisait des grimaces et des chatouillis sous le menton. Cécile jouait avec Bryan qui riait tout autant des facéties de sa sœur. Alan avait six mois et Bryan avait dix huit mois.

Avaient-elles neuf et dix ans qu'elles s'en souviennent encore, terrées dans leur mémoire qui, jamais, n'avait voulu leur paix ; qui, pour une vie en longueur, les avait torturées brutalement, cruellement, haineusement.

Mais que s'était-il passé dans cette journée d'été, journée qui s'était achevée sur un crépuscule sombre pour qu'un homme puisse les haïr ? Que s'était-il passé pour que deux petites filles soient enfermées pour une vie, physiquement, dans une pièce, psychologiquement dans l'ombre de leur vie ?

Il était revenu du travail, fatigué peut-être, je ne sais, mais assurément très en colère. Ilavait pris ses fils dans les bras, les avait câlinés. Il les avait regardés avec tendresse puis il avait regardé les deux filles assises à côté de lui, qui peut-être avaient dit « et moi ! » Je ne sais plus !

A-t-il réalisé à ce moment qu'elles étaient un rayon d'ombre de son bonheur fraîchement refait qu'il avait subitement ouvert les yeux et remarqué qu'il avait deux filles à ses côtés, deux filles qui n'avaient pas le profil de son nom.

Fallait-il, ce soir là, qu'il les vit pour la première fois, apercevant dans le regard de Claudine la fulgurante ressemblance de l'homme qu'il haïssait, cet tout autre homme, ce Roman, qui était un des meilleurs amis de son père au point que son père lui avait loué un appartement lui appartenant, faubourg saint Vincent, ce père des deux filles qui n'étaient pas de lui mais dont il avait toujours eu le doute de la paternité, de la sienne pour l'aînée d'entre elles ! Son père le lui avait d'ailleurs dit ! « Es-tu certain que Cécile ne soit pas de toi. Elle te ressemble si fort !

- Non ! Elle est de l'autre, de celui que je n'aime pas et que tu aimes, de celui qui est ton meilleur ouvrier en ton entreprise de cuivres brillants comme le soleil en plein coucher ! Je les déteste, dit-il, lui et ses deux filles. J'ai aimé sa femme bien avant qu'il ne la connaisse, est-ce que cela lui donnait le droit d'épouser celle que je rêvais d'avoir pour épouse ?

- Que tu épouses maintenant la mère des filles que tu détestes est ton choix, mais que tu haïsses ces enfants n'a pas de sens, répondit son père. Je m'opposerai à ton chemin, et sur ta route, je poserai tant d’écueils que tu n’oublieras pas. As-tu pensé à tes propres filles que tu abandonnes à un cruel destin ? Cinq filles que tu condamnes sur l'autel de vos ambitions amoureuses ! On dira que c'est leur mère qui t'a recherché et nul ne saura que tu as tout fait pour la revoir et déstabiliser cette famille ! Faut-il être culotté pour même en devenir le parrain devant l'autel et devant Dieu ! Cécile, ta filleule ! Ta fille ! Je ne m’étais pas opposé à ce mariage ; tu t’en souviendras, quand même ! Seule, ta mère ne voulait pas de cette union. Tu as écouté ta mère et tu l’as ensuite regretté.

 

Marlene Dietrich " Die Antwort weiss ganz allein der Wind "

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Elles avaient sept ans. Sept ans quand elles se retrouvèrent locataires du logement situé au bord du canal de la Loire, six ans quand elles gravirent les marches du perron du « Martin-pêcheur », avant la belle arrivée des fils nouveau-nés. Neuf ans quand elles ont dû se soumettre au désir de l'homme qui ne voulait pas d'elles ! Oh non ! pas de ce désir malsain qui veut coucher des corps, mais de ce désir qui veut tuer psychologiquement l'essence même de la vie ! Sept ans quand elles ont dû apprendre par cœur à être le miroir de Cendrillon pour que rutile la maison du « Martin-pêcheur » sise le long du canal de la Loire et rutilent les maisons qu'elles habiteront avec lui, lui le titan incarné. Cécile s’y était opposé. Claudine avait cédé, espérant par là avoir son amour, tout en lui rappelant lorsqu’il se fâchait sur des manquements qu’il n’était pas son père pour se fâcher ainsi. Mais, comment s'y prendre ?

Il posa son plus jeune fils dans son petit lit d'enfant et dans un hurlement vociféra un :

«  Que plus jamais, je ne vois vos visages devant moi ! » Alors, jetant la totalité de leurs vêtements derrière leur armoire, il boucla la porte sur leur petite enfance, vociférant encore :  ne sortez de votre chambre que pour manger et aller en classe ! clamant ainsi son désir intense qu'elles ne soient jamais repérées maltraitées.

 

"Regarde bien , petit ! " Jacques Brel

Les petits frères avaient entendu, mais petits, n'avaient perçu que cette haine du père sans savoir encore ce qu'était la haine. Ils avaient juste entendu sa volonté de bannir les sœurs de leurs cœurs. Elles n’avaient plus le droit de les approcher. Comprend-on une pareille volonté quand on est des bébés ? La mère avait assisté à la scène. Cécile et Claudine pleuraient ; Claudine pleurait peut-être plus fort, car l’écharpe dans le salon, c’était elle. Elle adorait se déguiser. Elle prenait toutes fanfreluches utiles pour jouer des scénettes qu’elle inventait : les jupes de sa mère qui, sur elle, devenaient des jupes longues de princesse, des torchons pour se faire un voile, une écharpe pour créer une ceinture. Alan de ses yeux de bébé la regardait tournoyer devant lui, tout en ne cessant pas de babiller d’aise pendant que Bryan riait dans les bras de Cécile. La mère pouvait ainsi faire son repassage en toute tranquillité, embrassant d’un regard ses quatre enfants si heureux d’être ensemble. Elle savourait ce bonheur. Elle riait d’entendre les rires de ses jeunes fils. Que c’est beau un rire de bébé ! Comme est heureux un rire d’enfant !

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Elles étaient devenues mauvaises élèves, éteintes en classe. Comment Claudine se "réveilla" à l'âge de dix sept ans pour devenir soudainement première élève de sa classe ?  Aucun des professeurs ne comprirent ce qu'il se passait, car Claudine pouvait restituer toute une scolarité passée inaperçue. N'avait-elle pas su lire couramment à l'âge de cinq ans, sans que quiconque ne comprenne, guère  plus ? Cécile ne se releva jamais de sa scolarité éteinte.

Cécile s'enfonçait lentement comme si de l'une dépendait la survie de l'autre.

Cécile suivit Claudine vers la chambre, visages baissés, regardant le carreau au sol, se suivant en ligne tracée par un cordeau de jardin bien tiré. À deux, elles fermèrent la porte, leurs petites mains liées ensemble sur la poignée de métal froid. Les deux s'allongèrent sur leur lit. Claudine pour rêver. Cécile pour jouer. L'une sortit de son armoire un petit coffret à bijoux empli de perles colorées. L'autre ne voulut déjà plus penser. L'une colla des images d'oiseaux dans un cahier. L'autre caressa les cheveux de nylon d'une poupée sans visage.

Elles ne quittèrent plus jamais leur chambre, excepté pour manger, exécuter les gestes de Cendrillon et aller à l'école. Elles apercevaient leurs petits frères de loin, regrettant le temps des jeux et des rires. La mère, parfois, lorsque le père des jeunes fils était absent, leur disait de sortir pour jouer avec Bryan et Alan, guettant les pas de son retour, toujours à l’affût. Sa tranquillité était morte. La peur l’envahit. Elle céda à sa peur, et leur dit qu’il fallait mieux obéir que de tenter le diable. C’est ainsi qu’elle le nomma. Parfois, Claudine la surprenait affaissée sur ses bras posés sous son menton. Claudine caressait ses épaules. Sa mère ne savait plus que répondre : laisse-moi ! Elle avait osé lui dire : tu regrettes papa, hein ? Il était gentil avec nous. Elle n’avait rien répondu. Que pensait-elle ? Cécile et Claudine ne le surent jamais. Elle commença, à ce moment, à proférer tas d’injures à son égard comme de quelqu’un qui se ment et ne veut pas voir la vérité. Oh ! Elle n’avait pas épousé le père de Cécile et de Claudine de gaîté de cœur, pensant toujours à son premier amant lors de la cérémonie de mariage. Ils n’avaient jamais cessé de s’écrire, de se voir, sauf lorsqu’il était parti à l’étranger ; là, ils échangèrent de nombreuses lettres. Elle le provoqua, lui annonçant son mariage si il n’affrontait pas sa mère pour revenir sur sa décision de mariage avec un autre, ultime provocation qu’elle mit en œuvre, sans penser une seconde qu’il n’oserait pas affronter sa mère. Cécile et Claudine s'étaient mises à redouter le monde, à craindre le regard des autres, à penser noir quand les autres pensaient bleu, à espérer le temps des vacances, car leur père avait quitté pour toujours la France afin de connaître la paix, croyait-il. Il écrivait une lettre par jour à Claudine qui lui écrivait également. Cécile ne lui écrivit jamais. Jamais ! Il leur avait dit qu’elles pouvaient envoyer leurs lettres sans timbres ; qu’il paierait la surtaxe à l’arrivée de leurs courriers. Ainsi, Claudine put lui écrire tous les jours.

« Papa ! crièrent-elles toutes les nuits, un ogre habite la maison. Au-secours ! Il dit du mal de toi ! Il dit que tu es fou. Qui veut tuer son chien dit qu'il a la rage. Il dit que nous te ressemblons, que nous sommes vilaines. Il dit plein de choses terribles sur toi. Papa, nous voulons voler sur les ailes des oiseaux et aller te voir. Papa, nous voulons nager des océans pour aller chez toi et avoir un visage. Papa, nous n'avons pas vu le geste qui tue ! Papa, nous avons mal. Tant de hargne pour ne plus jamais nous voir ! Quand c'est l'heure de manger, il s'esquive pour ne pas nous voir traverser le couloir qui va à la cuisine. Papa, il nous interdit de voir ses fils. Tu sais, ils sont nos petits frères ! Papa ! quand il faut aller à l'école, il est déjà parti pour ne pas voir nos frimousses. Papa, il rentre du travail quand nous sommes dans nos chambres et maman ne dit rien. Maman laisse faire. Nous croyons, papa, que maman ne nous aime plus. Le dimanche, c'est terrible, Papa ! On s’ennuie dans notre chambre. Nous n'avons pas le droit de mettre nos petites mains sur la poignée de la porte. Quand ses trois filles viennent, elles doivent aussi rester dans la chambre. Nous sommes cinq dans cette petite chambre. Toutes enfermées, papa ! Papa, nous étouffons. »

Elles le pensaient, mais ne lui écrivirent jamais leurs pensées. Le père n'a rien entendu car elles n'avaient pas le droit de dire. Elles ne lui ont rien dit, chaque fois qu'elles le voyaient

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Un dimanche, Claudine, âgée de dix ans, demanda à sortir de la chambre. Face au refus de sa mère, elle dit : " Puisque c'est ainsi, je demande à aller vivre chez mon père !" La mère hurla : " vas-y ! tu sors d'ici et j'appelle la gendarmerie pour fugue. J'expliquerais que tu es une enfant difficile." Puis, gifla  Claudine d'une telle violence que Claudine alla se réfugier sous la table de sa chambre, sanglotant et appelant son père, espérant qu'il entende en pensée son désarroi. Il n'entendit pas. Il ignorait. La mère regarda Claudine  recroquevillée sous la table coiffée d'une toile cirée vert pomme acidulé et dit :" allez pars, maintenant ! va-t-en ! tu lui ressembles trop ! je ne t'aime pas ! pars ! mais pars ! que j'appelle les gendarmes et j'expliquerai aux gendarmes que tu es manipulée par ton père ! J'aurais votre peau !" Claudine eut encore la force de répondre :" N'oublie pas que tu as eu une enquête sociale sur le dos et qu'il était question que Cécile et moi soyons placées, mais tu as pleuré disant, déjà, que tout venait de lui ! Ils nous ont laissées entre tes griffes et les siennes. Je te promets un retour de bâton pour tout ça!" La mère la regarda, riant aux éclats et dit :

- Regarde  bien  ma main sur la poignet de la porte !  accentuant  chaque syllabe. Elle claqua la porte.

Lui, répondit simplement : Elle est sans scrupules, celle-là ! il réitéra ces mots toute sa vie et jusqu'à sa mort pour que nul ne la crut.

Le père de Claudine et Cécile n'a rien entendu, car elles n'avaient pas le droit de dire. Elles ne lui ont rien dit chaque fois qu'elles le voyaient. Il était juste surpris d'avoir des filles aussi sages, pouvant rester assise, ensemble, sur le canapé de son salon de longues heures, ne comprenant pas cette inertie. Cécile était le plus souvent couchée, pendant que Claudine lisait livres sur livres, recroquevillée sur l’accoudoir : un livre par jour. Il était émerveillé de voir cet amour de la lecture, ne se doutant pas que lire pour l'une et être couchée pour la seconde n'étaient que de simples habitudes de vie, dues à l'isolement inscrit jusque dans l’intimité corporelle : ne pas bouger ; ne pas être, ne pas vivre. Il ignorait qu'en admirant Claudine à lire tant de livres, il lui apportait un peu de cette résilience en lui suggérant la lecture des grands hommes dont il remettait entre ses mains les livres. Lui eut-il, un jour, tendu la perche pour comprendre, qu'il lui demanda si elle avait lu "Les misérables" de Victor Hugo. Elle lui résuma la vie de Cosette, des Thénardier, de Jean Valjean, de Fantine, de Javert, sans oublier Fauchelevent, qu'il réalisa qu'elle avait compris l'histoire, et lui posa cependant quelques questions sur le misérabilisme des hommes, tout en accentuant sur celle des Thénardier. Claudine resta silencieuse. Il doutait et ignorait. Il lui demanda de lire à l'âge de dix ans "le journal d'Anne Franck", "Sans famille" d'Hector Malot et tous les contes d'Andersen et de Grimm, comme autant de perches tendues pour amorcer le dialogue dans lequel elle ne plongea pas. Aussi la convia-t-il a étudier l'histoire et à tenter d'y déceler ce qui pouvait être vérité du mensonge.

Cécile restait couchée inerte, sans rien faire, sur son lit, souvent pleurant, ne voulant rien lui dire, non plus. Que faire ? Où être quand on n'a pas le droit de bouger ? Le lit est le refuge. La chambre obligée est la matrice, l'utérin vœu de n'avoir jamais voulu accoucher de ces étranges choses épineuses !

L'autre avait tiré avec ce fil en cuivre rutilant un trait bien droit sur les enfances et le devenir adulte de Cécile et Claudine, des cinq filles usées, car il avait, à l'insu de ses fils devenus grands, signé la continuité de leur enfermement. Claudine les avait aimées, ces trois autres filles. Elle avait eu des liens étroits avec elles, mais  leurs parents voyant cette amitié puissante dirent qu'elles étaient dangereuses et qu'il fallait les séparer. Elles ne se revirent plus.  Les deux frères étaient devenus maltraitants sans s’en rendre compte, sans mettre d’adjectifs sur leurs actes et paroles, et continuèrent le geste d'enfermement de leur père parce qu’ils n’avaient connu et vu que cela. Ils n'avaient pas de sœurs. Aucune ! Ils les avaient toutes reniées ! oh ! cinq soeurs témoins d'un enfermement, c'était beaucoup !  Ils n’avaient pas compris le drame. Comment l’auraient-il pu ? Ils l’auraient pu si ils les avaient  questionné, ces cinq sœurs de deux lits différents. Cela leur avait été impossible. Ils avaient également appris à les mépriser. Ils n'avaient plus qu'un héritage à toucher de l'argent du père de Cécile et de Claudine, que leur mère avait investi à plusieurs reprises dans la pierre délabrée et que Claudine, à l'âge adulte, réparait pour que l'héritage de son père ne soit pas réduit à une peau de chagrin, et surtout, parce que la maison de sa mère était celle, en réalité, de son papa, pensait-elle, acquise avec l’argent de la vente du divorce. Lui, n’avait rien. Lui, avait osé lui emprunter une somme conséquente sur ce divorce pour sa propre maison, qu’il n’avait jamais rendue : les marches noires de cette maison étaient fragiles sous leurs pieds. La mère avait, alors, transformé le contrat de mariage sous la communauté en contrat de séparation des biens ; leur mariage commençait bien mal ! Bryan était né hors mariage, portant le nom de la mère. Lui seul aurait pu prétendre à l’héritage qu’il espérait,s'il n'avait pas été reconnu après mariage pour que le jugement ne dise pas qu'il aurait pu être né de l'autre parti vivre à l'étranger. Il fut reconnu tardivement.  La loi à l'époque protégeait les biens de Cécile et Claudine. Claudine était prête à partager avec ces deux frères tant chéris, puis se demanda souvent si elle devait les laisser dans l’ignorance ou les informer. Oh ! Ce n’était pas tant l’argent qui l’intéressait mais la vérité, l’intégrité d’un homme bafoué, méprisé, piétiné, vilipendé, humilié, qu’elle voulait à tout prix restaurer dans la bienveillance des hommes qui ont vécu le malheur extrême sous le ventre des rampants qui n’ont que du venin à distiller, à injecter, à mordre parce qu’ils ont peur de lui, peur de cette Claudine qui refusait de lâcher prise malgré sa cassure, malgré ses fragilités acquises à la puissance de son nom : une autiste qui parle, c’est gênant !

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Une nuit, Alan âgé de neuf ans vint frapper à la porte de Claudine. Il était à nouveau minuit. Il dit : Claudine ! Viens dans ma chambre ! mon hamster est mort. Peux-tu le ramener à la vie ? Il pleurait. Il avait demandé à avoir un hamster pour ne plus être seul, pour ne plus subir le silence, pour ne plus avoir peur.

Claudine regarda le hamster qui avait le coté droit raide comme un bâton de bois. Elle dit à Alan qu’elle allait faire le maximum. Le désarroi d’Alan était trop fort pour que le hamster ne revienne pas de sa mort présumée. Le corps était doux et tiède. Elle descendit sans bruits, dans le noir, pour ne pas réveiller leurs parents, faire chauffer du lait, et prendre du coton hydrophile. Elle revint dans la chambre d’Alan, prit une pipette pour administrer au hamster le lait, un peu d’eau, un grain d’aspirine pillé et l’habilla du coton, blanc comme la neige immaculée. Aucun bruits ! Il ne fallait pas que les parents apprennent qu’ils se côtoyaient la nuit, à défaut de pouvoir se voir le jour. Être frère et sœur de nuit pour ne pas l’être de jour !

Le hamster bougea une patte, leva sa petite tête, remua son corps fragile. Claudine le déposa dans les mains d’Alan, lui disant : Dis-lui des choses heureuses maintenant et tu verras, il vivra.

Alan la regarda, les yeux rougis, lui disant à mots silencieux un merci chaleureux. Claudine repartit dans sa chambre, toujours dans le noir, sans faire de bruits. Fallait-il qu’il y ait des drames autres pour relever le drame ? Claudine avait pris sous son bras ce petit frère devenu insomniaque qu’elle voyait toujours en cachette. Bryan se contentait de sa vie telle elle était. Parfois, se retrouvaient-ils tous dans la chambre de leur sœur, quand leur père était absent. C’était des heures heureuses. Ils se manquaient tant !

L’interdiction de se voir n’avait jamais été levée, bien qu’ils aient souvent enfreint la règle. Leur père savait, mais rien ne devait transparaître. Il ne pouvait pas les prendre en flagrant délit de fraternité. Pourtant, un soir, il les surpris, engageant sa colère. Claudine avait invité  tous ses frères et soeurs en sa chambre interdite. Les soeurs qui n'en étaient pas car soeurs de ses frères, filles  de l'homme au cordon de cuivre, étaient pour Claudine comme ses vraies soeurs. Une grande complicité les unissait. Elles avaient tant ri que le père avait entendu. Claudine avait fermé sa porte à clef pour que nul ne les dérangea. La clef cassa dans la serrure. Elle dut appeler pour qu'on les délivre de sa chambrée. Il monta sur une échelle, entra par la fenêtre, puis délivra les sept enfants qui avaient fini de rire, tout en se faisant des clins d'oeil pendant qu'il oeuvrait à casser la serrure. la porte ouverte, il dispersa les enfants tel on disperse des oiseaux  dans un champ osant picorer un champ fraîchement ensemencé, ou tel un coup de pied dans une fourmillière. Plus d'éclats de rire ! Achevée pour le moment la plénitude de la complicité cachée ! Elles venaient rarement, et pour cet instant de fraternité, elles ne revinrent plus. Sept enfants, c'était trop, beaucoup trop ! Surtout ces quatre filles tendrement unies ! Claudine vécut cet au-revoir obligé comme un déchirement.  Filles de l'autre et pourtant aimées telles ses soeurs de coeur.

 

 

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Puis, une nuit de Noël, où Claudine avait fui sa maison, l'âme dévastée, pour aller retrouver son père, elle entendit  la nouvelle épouse de son père hurler : Qu'elle parte ! Tu as créé une seconde famille, tu as trop souffert de la première, ne garde pas de relations avec ce qui t'a fait souffrir. Claudine la fixa d'un regard doux et dit : Je pars , papa ! je ne veux pas te nuire ! Il la pria de rester, mais sa décision était prise, elle partait. Elle fit son bagage et rejoignit l'arrêt de bus devant la porte. Il était neuf heures du soir. Il la suivit, affolé et terrifié autant qu'en colère. Là, dans la nuit noire, sur le trottoir de la nuit des sapins brillants de mille feux, pour la venue d'un enfant tant attendu, l'enfant Jésus, elle lui dit enfin : L'histoire se répète, c'est ce qu'a fait le mari de maman et maman elle-même quand nous avions neuf ans !  Je me souviendrai de la nuit de Noël… Il s'effondra sur le trottoir et hurla à l'encontre de son épouse et de la vie : Tu ne veux plus la voir, alors laisse-moi l'embrasser  une dernière fois, car elle ne reviendra pas ; elle l'a dit !  elle est ma fille ! ma fille ! Elle n'a que seize ans ! Ce fut le début de la fin de cet autre couple. Il ne fallait pas toucher à Claudine. Elle lui était son essentiel, celle qui avait sans relâche tenter de le réintégrer dans la vie au point d’être haïe davantage ; celle qu’il aimait pour son intégrité, son absence de malveillance, sa pureté presque angélique qui remet, comme l’archange Michaël, le mal à sa place pour un bien en attente de devenir. Il posa une dernière question plus banale : Dis-moi pourquoi tu mets toujours le même pantalon et que tu le laves tous les soirs ? Je n’ai pas osé demandé, mais j’ai vu.

-Mais ... parce  que je n'en ai qu'un seul ! répondit-elle. Elle dit que tu n'envoies pas d'argent !

-Vous n'avez rien ? 

- Non ! Parfois ma marraine me coud des vêtements et j’en suis heureuse. Marraine ne sait rien. 

- C'est à toi que j'envoie à partir de maintenant la pension alimentaire . Je ne l’envoie plus à ta mère. Ecris-moi à cette boîte postale : Postfach ( boîte postale )  4711 Aachen ! je ne veux pas te perdre, Claudine ! Ma femme ne pourra pas voir tes lettres ; je les garderai au bureau. Ecris-moi souvent, ce qu’elle continua de faire. Nul ne pouvait plus compter les lettres écrites entre ces deux là ; une lettre par jour pendant vingt ans ! Claudine les brûla lorsque âgée de dix-neuf ans pour que nul ne puisse lire cette correspondance d’amour fraternel d’un père à sa fille. Elles les avait si longtemps conservées dans un écrin recouvert de velours bleu nuit qu’elle avait lues et relues, et plus rien n’exista plus le temps d’un feu dans lequel elle brûla aussi tous les écrits qu’elle composait. C’est elle qu’elle brûla ce jour de grand brasier. Elle sentit les flammes lécher ses bras et se demanda si elle ne pouvait pas s’y jeter pour ne plus être, car le feu était immense dans son jardin sans témoins. Tout y passa, les jouets de son enfance, les vêtements rares, les livres qu’elle avait lus, ses journaux intimes. En avait-elle besoin, sa mémoire si vive ? Cela avait été l’autodafé de sa vie qu’elle avait voulu assassiner comme on tue un serpent qui terrorise l’âme. Le brasier éteint, elle s’aperçut qu’elle était toujours là avec les mêmes souvenirs, que ceux-ci n’avaient pas voulus mourir. Elle cria encore une fois le nom de son père. Le mot « papa » crevassa l’air d’un coup d’épée magistral que les montagnes tremblèrent en ce jour de printemps.

 

…………………………

Claudine reçut bien tous les mois la pension alimentaire qu'il avait même augmenté conséquemment pour tout ce dont elles avaient manqué ; ne la donna jamais à sa mère. Elle pouvait désormais être dite sans scrupules, elle assumait, s'en moquait. Sa mère s'en fichait aussi, disait-elle. Elle pourrait ainsi dire qu'elle n'avait vraiment rien de son ex-époux ! Cécile alors âgée de vingt ans avait dit à Claudine qu'elle pouvait tout garder puisqu'elle travaillait désormais ; que maintenant, elles pourraient faire la fête, sortir enfin ! Elle allait acheter une voiture, sa première 4 L, bleue comme l'azur réconfortant. Elles partiraient ensemble, sur les routes, voir tout ce qu'elles avaient rêvé de voir. Toute une année, elles furent d'une rare complicité, ne parlant que du beau, de la beauté du monde qu'elle découvraient ensemble. Elles ne parlaient ensemble, jamais, de leur histoire. Elles voulaient vivre, rire, être libre. Elles partaient le matin ; elles rentraient le soir, le ventre empesé de patisseries qu'elles avaient choisies, parce qu'elles en avaient simplement rêvées, des vêtements neufs à la mode, des vêtements hypies pour se démarquer de leur bourgeoisie à eux, rien qu'à eux, à vomir ! des livres, des breloques, de tout, de rien , un week-end à Londres,  le marché aux puces de saint Ouen,  des gilets angoras brodés de perles blanches, des robes en dentelle, du maquillage, des disques vinyle... Être, ! Être simplement vivantes, vouloir être, n'être que vivantes, le temps d'une seule année ... avant que ...

 Les hirondelles meurent en hiver lorsqu’elles n’ont pas pu partir, surprises par le froid de l’âme.

...................……..

Quand Cécile eut  vingt ans, elle abandonna définitivement tout regard sur l'extérieur. Elle appela Claudine une dernière fois, lui demanda de dire enfin la vérité à leur père, dans un paquet de sanglots qui résonnait en son âme comme sa propre vie en lutte. Il était minuit.  le crime était parfait.

Fallait-il que cette heure soit sombre pour que tant d'appels vers Claudine convergent ? Elle osa  appeler sa mère qui répondit en colère : 

- Pourquoi nous réveiller ? Que se passe-t-il ?

- Viens voir ! Cécile ne va pas bien. dit Claudine, accusatrice.

La mère s'effondra ; le beau-père vomit ses boyaux par-dessus la rampe de l'escalier, éclaboussant le rez-de-chaussé d'une odeur nauséabonde, la mère disant : Ce n'est pas moi ! ce n'est pas moi ! regardez  comme leur père  a fait du mal ! La mère demanda à Claudine de nettoyer les vomissures éclatées sur le carrelage, disséminées le long de la rampe et des marches en chênes ce que Claudine avait refusé pour la première fois ! pas ça ! pas ce témoignage indirect qui avait pris la forme des tripes qui abdiquent ! 

Cécile  entendait des voix, voyait foule d'images assassines. Des démons l'attaquaient. Elle prit un drap, le noua sur la rambarde de sa fenêtre et essaya de se sauver. La mère demanda à Claudine de veiller sur sa sœur et retourna se coucher pour n'appeler le médecin que le lendemain midi. Claudine veilla toute la nuit, empêchant sa sœur de commettre l'irréparable : sauter par la fenêtre ! Essuyant ses larmes, changeant sa taie d'oreiller trempée, passant sa main dans les cheveux de sa sœur pour rassurer, Cécile sanglotait et dit entre deux secousses délabrées :  

-Dis-le à papa, même si papa n'est pas mon vrai père, car j'ai toujours su, Claudine, que papa n'était pas mon père ! dis-lui !

- Cécile ! que t'arrive-t-il ? tu allais bien hier ! hier, nous riions à Fontainebleau. Tu m'as offert une aiguière et un petit soliflore en laiton ciselé !  Puis après un long silence, elle ajouta : le sait-il seulement !

- Papi Jean sait ! Il me l'a toujours dit. Souviens-toi ! J'étais toujours chez eux quand j'étais petite. Tu te rappelles ? Papi Jean et Mamie Blanche m'adoraient.

- Oui, je m'en rappelle ! je  sais ! il y a longtemps que j'ai compris. Enfin, je crois !

- Dis à ton père que je l'aime, car lui m'aime. 

- Je lui dirais, mais je ne lui dirais pas encore que tu es née de l'autre ; ça attendra !

- Il a confiance en toi, Claudine, tu es sa préférée ! il a du sentir quelque chose ! peut-être se doute-t-il ?

- Nous sommes tous les trois brisés ... faut-il en rajouter, lui apprendre ?

- Oui ! il doit le savoir, car je suis en train de sombrer, Claudine ; je deviens folle ! J'ai vu des démons m'attaquer ! je veux oublier  ! je ne veux plus jamais revoir ça ! je veux tout oublier ! tu sais, Claudine quand j'étais petite, maman m'emmenait avec elle pour voir mon vrai père et... j'entendais tout, Claudine ! ça me rendait folle ! je n'avais que cinq ans, Claudine ! cinq ans ! J'attendais dans la pièce à côté, dans le moulin. Tu te souviens du moulin ? Son usine !  Il avait une chambre, dans ce moulin. Toi, tu avais de la chance, ton parrain n'était pas ton père ! 

- J'ai eu plus de chance que toi, si l'on peut dire. Dis ! c'est pour cela que tu ne voulais jamais aller chez papa, n'est-ce pas ? tu le savais ! 

- Oui ! Claudine ! il n'était pas mon père. Je l'aimais, mais il n'était pas mon père !

- Cécile ! le vrai père est celui qui aime, pas celui qui donne un toit qui sonne le creux, qui fuit de partout, dont les tuiles n'arrêtent pas de tomber sur nos têtes ! Et puis, cette maison est pourrie jusqu'à la moëlle ! Claudine venait d’avoir la confirmation de ce qu’elle avait toujours soupçonné : le vrai père de sa sœur. Lorsque la vérité tombe quand bien même le doute subsiste, la douleur est immense. Quoi ? Sa sœur, celle avec laquelle elle avait tout vécu à l’identique n’était pas sa vraie sœur ! Si ! Elle l’était dans le vécu.

- Me pardonnes-tu de t'avoir un jour jetée dans l'escalier et arracher tes cheveux ? J'étais si jalouse ! si en colère contre tout ! Tellement jalouse de toi.

- Bigre ! que j'ai eu mal ce jour là ! tu as arraché les racines de mon cuir chevelu ; tu en avais plein les mains ; tu as une force herculéenne quand tu es en colère ! Oui ! je te pardonne. Tu ne vas pas t'alourdir de ce fardeau qui n'en est plus un. Je mettrai des foulards pour cacher cette misère, car ils ne repoussent pas. Je cache cette autre fatalité.

- J'ai frappé maman hier soir ! je ne le regrette pas, dit Cécile entre deux sanglots bruyants.

- J'ai vu. Dans mes rêves nocturnes, je disais que je voulais la cogner contre un mur. Hier soir, je te regardais faire ce que je rêvais la nuit dans mon sommeil. En fait, c'est là que tu as commencé à voir tes démons.

- Oui ! Je me suis jetée sur elle en furie, l’accusant de tous mes maux.

Claudine dit à Cécile de patienter un moment ; elle avait besoin d'un mouchoir pour sécher ses propres larmes perlant sourdement sous ses paupières recroquevillées ; la taie d'oreiller était à nouveau trempée, la sienne aussi.  A-t-on vu quelqu'un pleurer autant ? Elle partit dans sa chambre et étouffa ses cris dans le petit carré de coton, puis rejoint Cécile pour ne pas la laisser seule dans son effroi.

- Dors ! ma sœur ! dors, je veille sur toi. 

- Tu crois que Alan et Bryan entendent tout ? Demanda Cécile en sanglots. Il ne faut pas qu’ils me voient ! dis-leur que je les aime, avait-elle ajouté entre deux hallucinations. Claudine ne leur dit pas, tellement abasourdie par tout ce qu’elle entendait, voyait, découvrait de vérités jaillissantes.

- Oh ! ils les ont renvoyés dans leurs chambres respectives pour qu'ils ne voient pas  ton drame. Dors, ma sœur ! dors !

- Je peux te réveiller si je les vois encore... ?

- Bien sûr que tu peux me réveiller ;  je crois que je vais dormir d'un œil. Je veux seulement que tu  te reposes ; je veille toute la nuit.

- Tu ne vas pas dormir ? 

- Non ! je te veille ; je veille sur ton sommeil. Maman dort ; il n'y a que moi, debout.

- Cécile ! je te promets que ... je te vengerai. Ils m'ont toujours dit sans scrupules alors que je n'étais que scrupules, ils vont apprendre ce qu'est être sans scrupules ! je serai parfois cinglante ! je lui dirais un jour qu'elle est toxique, qu'elle est une voleuse d'âmes d'enfants. Elle le lui dit un soir de Noël, alors que la mère trouvait beau le petit Jésus en sucre qui orne les tables pour satisfaire le palais de délicieux mets.

- Jamais ! jamais je ne mangerai ces bonbons ! dit Claudine. 

Claudine alla, sans bruits, écouter à la porte des chambres de ses frères pour entendre d'éventuels sanglots. Seul, Alan avait encore la lumière allumée. Elle ouvrit doucement la porte , le regarda, lui dit : ça va aller ; c'est comme un gros rhume !  elle va s'en sortir ; elle va guérir, tu verras ! Elle savait qu'elle mentait en lui disant cela, ment-on à un enfant ?  Cette nuit là, il le fallut. Claudine ressentit l'absolue nécessité de lui mentir pour ne pas étayer la nuit d'un drap plus sombre que la mort dans l'âme. Puis, elle lui dit dans des mots étouffés : elle t’aime , Alan, elle t’aime. Souviens-toi de cela. Elle ne le dit pas à Bryan.

- C'est sûr ? Pourquoi crie-t-elle ? demanda-t-il.

- Elle a mal. Regarde ton hamster ! il a besoin que tu lui racontes des histoires  heureuses. Il a besoin de toi. Allez ! dors ! je veille. Ce n’est pas grave.

Il regarda son hamster, esquissa un sourire embué de larmes, les sécha avec peine tant la peine ne pouvait se dire et dit un timide merci. Fallait-il qu'il y ait un petit drame pour qu'ils communiquent davantage ! Il y a comme cela des maux qui n'ont plus de mots pour se raconter.

Puis, inquiète par l'absence de mouvement dans la chambre de Bryan, elle colla son oreille à la porte, entendit quelques sanglots ; elle ouvrit la porte ; zut ! celle-là grinçait ! il ne bougea pas ; il faisait semblant de dormir ; elle comprit qu'il ne voulait pas parler, lui le petit garçon au rire parfois acerbe ; elle referma la porte sur le désastre, sur les sanglots silencieux de la nuit noire, ces longs sanglots étouffés de tous, dans cette maison à la façade cendrée qu'on pouvait, enfin ! croire qu'elle n'était pas saine. Enfin ! mais à quel prix ? si elle eut un prix !

À six heures du matin, Cécile ne voyait plus de démons ; elle était en plein délire mystique. Plus aucun mots ne pouvait atteindre sa raison. Elle téléphona aux radios nationales pour annoncer la venue d'un nouveau prophète qu'elle attendait en son sein ; courut les rues sans que quiconque ne puisse la retenir ; elle, balayant avec force d'un revers de bras qui s'interposait. Elle annonçait l'heureuse nouvelle. Lorsqu'elle rentra enfin, l'ambulance SAMU l'attendait, le médecin et un anesthésiste l'accompagnant. Ils l'immobilisèrent avec force ; elle hurla ; ils lui injectèrent un curare, la maintenant avec fermeté à trois ; elle tomba à terre. Rien d'autre n'avait pu venir à bout de sa férocité, de sa haine, de la bête en elle, de son délire.

Cécile internée, une fois, deux fois, trois fois, racontait son histoire débridée, hachurée, double. Le psychiatre voyait la mère qui lui racontait sa propre histoire. Ce père coupable ! Lequel ? A moins que ce ne fut la mère ! 

- Claudine ! mon médecin veut te voir mais pas ici à la clinique ! il veut te voir dans son cabinet en ville, il veut que tu viennes seule. Tu iras ! Il ne veut pas que maman sache qu'il veut te voir.

- Oui ! qu'est-ce qu'il me veut ? 

- Il veut comprendre, c’est tout. Voici son numéro de téléphone. Tu iras ? Dis-moi que tu iras, avait-elle insisté. Je n’ai que toi, Claudine !

Cécile avait grossi ; elle bavait à cause des médicaments. Elle n'hallucinait plus et préférait baver et être obèse que de voir des démons l'assaillir.

Claudine prit rendez-vous, rencontra le médecin de sa sœur.

- Vous vouliez me voir ?

- Oui, je tenais absolument à vous rencontrer, Mademoiselle. Ce que me raconte votre sœur et votre mère est totalement invraisemblable ; rien ne concorde... puis votre mère a un tel acharnement contre votre père que je veux comprendre pourquoi votre sœur est dans cet état, sinon je ne pourrais pas l'aider. Nul ne devient schizophrène sans avoir eu un passé très lourd, pourtant lorsque je vous vois, je me dis que quelque chose est contraire à ce que j'entends ; vous êtes pour moi, la clef de ce drame. Vous semblez si calme.

- Je le suis ; je suis aussi très en colère... d'une colère rentrée. Quand se manifestera-t-elle ? 

- Pouvez-vous me raconter votre histoire que j'en démêle les nœuds. 

- Volontiers ! 

Claudine lui raconta les faits, leur enfance, les deux pères, le grand-père, les deux frères, les filles de l'autre qui avaient été interdites de séjour, la mère, l'isolement, l'enfermement, la scolarité, l'immigration du père dans le but de fuir les attaques incessantes d'un P.D.G, beau-père de ses filles, qui téléphonait à tous les directeurs d'entreprise de la région pour qu'il ne retrouvât pas de travail, leurs double reniements, comment sa sœur avait sombré, la nuit  échouée, le bateau qui coule.

- C'est pour cela que votre père a quitté la France ?

- Oui ! il ne trouvait plus de travail. Les directeurs sont tout puissants. Ils sont immondes. Ils font pluie et beau temps. L'amant de ma mère,  avant qu’ils ne soient mariés, disait qu'il volait du matériel dans les ateliers.  L'argument facile ! Mon père n'avait plus de logement. Il était logé chez les sœurs bénédictines. Ce sont elles qui lui ont trouvé une chambre dans une maison de famille.  Papi Jean défendait mon père ; ça n'était pas du goût de son fils.

- Pourquoi dites-vous papi Jean puisqu'il n'est pas votre grand-père ?

- Parce que  Cécile l'appelait ainsi ! Il a rompu avec son propre fils, après tout ça. Il ne voulait plus en entendre parler. Ils se supportaient au travail, et c'était tout. Quand mes frères sont nés, il n'a pas voulu les voir ni les recevoir. Il refusait tous liens avec ma mère. Parfois, il venait déjeuner  chez nous. C'était pour venir voir Cécile. Je me souviens l'avoir surpris un midi  à consoler Cécile qui pleurait dans ses bras. Il lui disait qu'elle serait toujours sa petite-fille, qu'il regrettait qu'elle ne portât pas son nom. Elle avait quatorze ans. C'était vraiment un secret de polichinelle ! Puis voyant Cécile dans cet état, il n’est plus jamais revenu. Il est parti avec sa fortune qu’il a dilapidée pour que son seul fils n’ait rien, sinon le minimum. Il adorait Cécile, aussi ses autres petites filles ont subi le contre-coup de ce malheur. Si Cécile ne pouvait prétendre à rien de sa fortune, aucun n’en profiterait. Je le savais. Il m’avait serré pour la première fois dans ses bras, me disant :  Courage, Claudine ! Courage, il va t’en falloir encore. Prends soin de Cécile ! Je te le demande. Claudine avait encore pleuré, lui disant : maintenant, c’est Alan qui subit ; ils le trouvent difficile. Il fut surpris. Dit «  Alan ! Alors je penserai à Alan… au travers de mon fils » sans expliquer sa parole. Il partit et ne revint plus jamais. Pleure-t-on autant dans une vie, à deux âmes réunies en un seul drame ?

- Votre sœur n'a jamais osé en parler avec votre mère et son père biologique  ?

- Je l'ignore. Nous étions surtout enfermées en nos chambres ! le dialogue était rompu depuis longtemps. Peut-être l'a-t-elle fait ! je l'ignore vraiment. Elle savait, c'est tout. J'ai, quelque fois soulevé la question ; oh que ne faisais-je pas  là ? Comment osais-je poser une question qui n'en était pas une ? 

- Vous avez survécu à tout ça ! Qu'est-ce qui vous a maintenu la tête hors de l'eau ?

- La musique ! la chanson ! mon père ! la lecture ! les grands auteurs ! je n'avais pas ce problème de la double paternité, vous comprenez ? Je ne suis pas tout à fait indemne, quand même ! j'ai été spectatrice avant toute chose. Nous avons subi, ensemble, sans jamais en parler entre nous ! Je lisais beaucoup. Parfois, je me demande quand viendra le moment où je sombrerai aussi ! 

- Vous ne sombrerez pas, Mademoiselle, vous êtes une force de la nature et cela je le vois rarement. Vous êtes l'enclume sur laquelle on forge le fer. Je ne sais pas si c'est vraiment tout ce que vous dites qui vous a réellement sauvée, cela a aidé sûrement. Pour moi vous faites partie de ces rares personnes qui permettent la résilience. Je vous écoute parler et je m'étonne de votre maturité, de votre don d'analyse, comme une forme de sagesse innée, aussi d'une forme certaine de détachement. Ce qui me frappe aussi est votre inconscient conscient ; je savais que cela existait, nous l'apprenons en psychiatrie, mais je n'avais encore jamais rencontré d'inconscient conscient.

- On me l'a souvent dit ! Excusez ce terme, mais ils m'ont tous agacée ! je voyais le ridicule extrême  se mouvoir sous mes yeux ; toute cette haine, cet acharnement à vouloir détruire mon père, c'était pas Dieu, pensable ! C'était trop faire pour y croire. Trop ! beaucoup trop ! A-t-on mobile à vouloir détruire quelqu'un si  nous ne sommes pas coupables d'un fait ? 

-  ..., Je voudrais vous prévenir  de ce qui arrivera lorsque votre mère sera âgée... afin de vous armer d'ores et déjà. Vous avez été maltraitées, aussi vos frères, ayant grandi dans la manipulation et cette haine pleine de mensonges, voudront achever inconsciemment le travail commencé et établi par  leur père et votre mère. C'est ainsi que l'on fabrique dès le berceau les pervers manipulateurs. La manipulation est ce qu'ils ont, de par ce vécu, intégré comme "qualité" première. Ils ne connaissent que ça. Préparez-vous, car cela arrivera. Il vous faudra vous retirer à temps pour ne pas mourir.

Claudine resta muette.

 

"Frères humains"  poème de François Villon chanté par Léo Ferré

Je vais vous donner une mission, Mademoiselle. Vous ne laissez plus votre mère parler à votre sœur de votre père et du passé ; je vais le lui interdire aussi. Elle se contentera de lui donner ses traitements et c'est tout. Vous me direz ensuite ce qu'il en est. Êtes-vous d'accord ? ce que Claudine fit. je dois aussi rencontrer votre tante paternelle, directrice du service enfance et famille.... je travaille en partenariat professionnel avec elle.

- Ah ! mais elle n'apprécie pas mon père ! C'est comme si vous utilisiez le lien professionnel pour faire parler l'irrationnel dans un aspect privé ! je n'aime pas. 

- Pourquoi n'aime-t-elle pas votre père ?

- Car, dans ce drame, elle a vu la colère de mon père et lorsque je leur ai dit que Cécile n'était pas la fille de mon père, mon oncle m'a traitée de folle ! vous voyez ! cela arrangerait tout le monde que je taise la vérité. Voyez la en connaissance des faits de cette autre paternité ! Les évènements, qui les concernent eux, ne sont pas ceux de  ma sœur et moi ! Cela entacherait la vérité et n'aurait aucun lien. C'est un comble que d'avoir une tante directrice du service "enfance et famille" et de n'être pas soutenues dans la vérité, la voyant prendre fait et cause pour l'innommable : la maltraitance ! 

- Je connais déjà toutes les inimitiés qu'il y a au sein des familles... n'ayez crainte !

- Il ne faut absolument pas que sa fonction responsable au sein du service enfance et famille de la D.D.A.S.S soit pour vous un lien fiable, sinon vous orienteriez ma sœur vers une fausse stratégie de soin. Je n'ai pas de bons liens avec eux car ils ont pris parti pour ma mère ; ils avaient leur propre délit à masquer en attaquant mon père.

- Je vous l'ai dit au début ... vous êtes la clef, sinon je n'aurais pas demandé à vous rencontrer. Je m'en serai tenu à l'avis de ma collègue, votre tante. Tout ce vous venez de me dire est un ensemble cohérent. Tout se tient.  C'est ce que votre sœur me raconte mais elle ne sait pas qui est son père ; elle ne sait plus. Je ne comprenais pas. Avec votre tante que je dois revoir, je sentais des réticences.

- Est-ce que Cécile va s'en sortir ?

- D'après-vous ?

- Non ! 

- Vous voyez que je n'ai pas besoin de vous répondre ! Nul ne revient de la schizophrénie. Elle se stabilisera. Je vais la stabiliser. il ne faut plus qu'elle ait des hallucinations, et il serait bien qu'elle occulte totalement le passé.

- Comment ?-

- Par des ondes de choc... je ne vous en dis pas plus ! " Cécile oublia la problématique du père. Les "ondes de choc" étaient passées par là ...

L'histoire de Cécile s'était arrêtée ce jour là. L'autre avait tiré avec ce fil tendu rutilant un trait bien droit sur les enfances et le devenir adulte des deux filles, des cinq filles usées, car il avait, à l'insu de ses fils devenus grands, signé la continuité de leur enfermement. 

L'autre avait brûlé le passé de son époux et pour ne pas avoir à revivre la séparation d'avec ses enfants, cédant au chantage affectif de son épouse pour ne pas perdre ses nouveaux enfants. Entre les deux deuils affectifs et les deux reniements, Claudine avait neuf ans de plus. Là, Cécile montra les premiers symptômes d'un abandon à la vie avec ces délires schizophréniques.

Quand le père sut ce que le beau-père et leur mère avaient fait, ses filles devenues grandes, Claudine avait épousé,  entre temps, une forme légère d'autisme. 

Claudine révéla à son père qu'elle avait retrouvé, âgée de vingt ans, un an après que Cécile soit internée,  la vérité lorsqu'il eut 70 ans. Elle avait attendu trente ans pour lui apprendre l’entière vérité. Il avait répondu, baissant la tête : Je me suis quelque fois posé la question.  Ma mère me le disait, mais je ne voulais pas y croire. J'ai fermé les yeux. Elle est ma... fille. Elle porte mon nom. Je l'aime.

- Elle souffre, papa, elle souffre beaucoup. Ce n'est pas tout le tapage que j’ai fait pour rétablir la vérité sur ton intégrité d'âme belle qui a été utile ; nous avons tous enfoncé les clous dans nos plaies.

Les enfants assassinés pensaient à Gaspard Hauser qu'elles comprenaient. Elles connaissaient son histoire.

Les deux frères perpétuèrent la haine de leur père et de leur mère toute leur vie. Il faut bien trouver une issue de secours pour ne pas sombrer ! rester le plus indemne possible !

"Elles sont folles comme lui ! Ne les approchez pas ! " Ils n’avaient  jamais vu le père de leurs soeurs, pas même aperçu, ni n'avait même entendu, jamais,  le son de sa voix, mais assurément, ils affirmaient qu'il était fou parce que leur mère l'avait dit, parce que leur père leur avait dit.  Voir ses parents comme des monstres ne peut plus permettre à l'enfant de se construire. Il faut alors bien que l'enfant se conforme au schéma parental s'il veut survivre à l'âge adulte, lorsque la raison et l'entendement dans la conscience fait défaut !

Seuls, deux amis de Claudine, Christian l'italien, et Pascal le confident, avaient croisé le regard de cet homme,  vêtu d'un manteau de laine épaisse pour braver le grand froid de l’hiver et d'une chapka en poils de castor, un homme d'une rare élégance, aux allures slaves presque princières. Pascal avait dit à Claudine : je n’ai jamais vu un père aimer autant son enfant ! Pourquoi ? Car, ayant pris un train de nuit pour se rendre au nord de l’Allemagne un mois de décembre, Claudine l’avait prévenu que son train s’arrêterait en gare d’Aachen à minuit cinq. Il était venu à vélo, n’ayant pas de voiture, et avait fait trente kilomètres, juste pour l’embrasser et lui glisser un billet dans sa poche. Il avait vu ces deux-là se serrer si fort, qu’au sifflet crissant dans l’air signant la fin de l’arrêt de dix minutes en gare, ils n’arrivaient pas à défaire leurs mains enchevêtrées. Pascal l’avait souvent revu ensuite. Il était le seul avec lequel, elle partageât ce père.

………………………………………………………………….

Je les ai tuées, pensa le père des deux frères, satisfait de son acte. J'ai tué le souvenir que Cécile serait ma fille. Que Claudine soit muette pour toujours !

La mère vécut si vieille qu'elle continua à maltraiter ses filles par des mensonges éhontés, pour toujours laisser désunis frères et sœurs, ce qu'elle réussit à merveille, sans regrets, sans honte, affirmant sa terrible normalité de la maltraitance. Jusque dans la démence et ses sursauts, elle continua de dire aux uns, aux autres, ce que chacun disait des autres, transformant les propos. Claudine n'était plus dupe, les autres l'étaient encore. C'est curieux de voir un trait de personnalité dominant demeurer jusqu'à la fin de soi ! 

- J'ai refusé qu'il voit ses filles, aussi ne sont-elles plus jamais venues. J'ai fait comme lui. Nous étions deux monstres. Oui, je suis méchante, très méchante avait-elle confessé un jour à Claudine, alors âgée de quatre-vingt huit ans. J'ai tué un homme pendant la guerre ! un Allemand ! Enfin, je n’en suis pas certaine, mais je me le suis toujours demandé. Je l’ai entendu hurler sous mes balles. J'avais quatorze ans ans. Comment as-tu deviné que ta sœur n'est pas la fille de ton père ? avait-elle demandé dans sa très grande vieillesse. Ah ! papi Jean vous aimait beaucoup, surtout Cécile !

- À quoi bon que tu le saches ! La vérité a toujours résonné en moi... Oui , papi Jean nous a toujours protégées, surtout Cécile, jusqu'à ce que vous lui interdisiez de revenir à la maison. Tu confirmes donc !

- Hélas, je ne le sais que trop ! avait-elle répondu. Pourquoi n'es-tu pas devenue folle comme ta sœur ? avait-elle ajouté dans ses vieux jours. J'ai dit à tout le monde que tu voulais te venger , que tu voulais m'assassiner pour qu'on te croit cinglée, afin qu'on ne sache jamais !

- Pauvre mère ! avait répondu Claudine. Je sais ! pendant six mois, tu m'as fermé ta porte pour faire croire à tous ce que tu avançais. Tes voisins me voyaient devant ta porte et me voyaient repartir, persuadés que je te voulais du mal. Il n'y eut toujours que tes fils qui comptaient, toi et ton inceste désiré. Je comprends que le hamster a failli mourir une nuit ! toi et tes rêves ! Tu pouvais dire ... et dire ... et encore dire... accuser les défauts des autres pour mieux cacher les tiens ! me venger ? Pourquoi  donc ? ah ! il aime un homme ! Grand bien cela lui fasse, pouvait-il en être autrement ? C'est sûrement ma seule joie, vois-tu mère ! qu'il aime un homme ! enfin il aime vraiment ! Que plus jamais il ne pleure sur un hamster mourant à la nuit, le laissant l'âme dévastée, désertée ! Toi, l'ignoble marâtre des drames familiaux ! Comment mourras-tu avec cela ? avait ajouté Claudine. Qu’emporteras-tu avec toi dans la mort ? Elle ne répondit pas. Il faut que l'heure du pardon arrive. Comment vivrons-nous après toi ?

- Un homme ! dit-elle ; je l'aime, moi, Alan ! je  lui envoie un courrier ou un colis toutes les semaines pour qu'il ne m'oublie pas. Je me souviens quand il m'emmenait en vacances. Pourquoi m'a-t-il abandonnée ? Je ne l'aimais pas enfant, car il était si difficile ; puis, il s'est mis à ressembler à mon frère. Ma mère l'aurait adoré. Je me souviens ; quand il était petit, il entrait en cachette dans ta chambre ; il t'admirait. Il buvait tes paroles. Vous étiez comme frère et sœur ! J'avais vu et je ne disais rien. J'oscillais entre aimer et haïr. La peur m'a gouvernée.

- Comme frère et sœur, dis-tu ! Nous l'étions, maman ! avait répondu Claudine en larmes. Ils étaient mes frères, et tu m'as demandé de leur écrire, pour leur dire ce que tu n'osais pas leur dire, me disant aussi : si ils ne te répondent pas, c'est que tu n'as pas de frères. J'ai écrit ta pensée, mot pour mot comme sous une dictée. La famille était consommée. Tout brûlait comme un torchon usagé.

Les deux frères ne cessèrent jamais de les haïr. Il faut bien continuer à tuer son chien parce qu'il a la rage ! Mais ne l’avait-elle pas la rage, rage de vivre, rage de faire éclater la vérité pour peut-être, être, simplement être. Pauvre chien qui n'en finissait pas de mourir ! cinquante ans pour cette mise en fourrière ! 

Les dernières années, sculptant la mère de vieillesse avec sagesse et témérité, se souvinrent de ses actes et paroles, de sa peine aussi, de son effroi, de ses vœux. Désemparée, elle appela Claudine de toutes ses forces "Au-secours ! des démons m'attaquent !" Elle entendait chansons, coups de poing martelés sur sa porte de chambre, des voix. Recroquevillée sous ses draps, elle était terrifiée. Parfois, elle se relevait et prenait un marteau pour taper sur la rampe et faire taire ses voix nauséabondes. Claudine la reçut dans le pli de son cou ; enfin lui accorda le pardon, la pitié et la compassion incommensurables de voir tout ce désarroi. Elle appela le médecin.

Le fer forgé sur l'enclume à la chaleur de l'amour accompagnait sa mère comme elle l'avait fait pour tant d'autres. Claudine pleurait sur l'âme de sa mère. Elle ne quitta plus ses jours âgés. L'idée de vengeance était tombée d'ellea-même face à cette vieillesse sans mots. Elle aima sa mère comme elle aurait voulu être aimée d'elle sans rien demander en retour. Bryan revint aider cette mère, s'apercevant, peut-être, qu'elle avait besoin d'aide tout en l'aidant si peu. Peut-être aussi, pour contrecarrer les actions de Claudine ! il scrutait tout. Il glanait les informations chez une mère démente aux apparences parfois trompeuses, aux sursauts de mémoire entre deux absences. Il avait obtenu de la mère la procuration sur son compte en banque ; pourquoi donc ? Claudine apportait tous les jours de quoi manger  pour que son frère ne puisse jamais dire qu'elle profitait de leur mère. Elle avait appris d'eux l'extrême vigilance qui ne pourrit plus la vie, mais la construit.

Un jour, Bryan dit : qu'elle fasse le ménage et cesse de prendre soin de notre mère  ! qu'elle continue à entretenir la maison, fasse les lessives, pour l'aider ! réaffirmant par là, le rôle attribué par leur père de voir Claudine réduite à la vie de Cosette ; niant l'égalité homme-femme, réduisant la femme au sexe faible. Il alla voir tous les responsables de la commune où vivait la mère, médecins et commerçants, " Voyez-vous, je suis là, ma sœur ment !  elle n'a qu'un objectif, dit-il,  elle veut la maison ; elle l'a même faite évaluer, ce qui était encore mensonge. Il n'existait aucun agent immobilier qui pouvait dire avoir été invité pour cette perversion.  Claudine est une grognasse, ajouta-t-il. Je n'ai jamais abandonné notre mère." pourtant la voyant trois fois par an.  Claudine aurait préféré qu'il répondit qu'il allait prendre soin d'elle, plutôt que de mettre cet orgueil qui disait ce qu'il  faisait dorénavant pour qu'on ne dise pas autre chose qui n'était pas en rapport : nul ne dira que je l'ai abandonnée ! avait-il surenchéri.  Et ces responsables étant toutes des femmes, elles ne surent que dire entre elles : qu'il est beau cet homme !"  comme si les hormones avaient pris le pas sur la raison. Claudine était à nouveau maltraitée. Elle n'avait jamais cessé de l'être. 

Si vous doutez que les Thénardier, toujours, sévissent et privilégient Eponine et Azelma, demandez à Cécile et Claudine ce qu'elles furent de misère !

Cela s'est passé lorsque les plaintes contre la maltraitance n'étaient pas reconnues. La  chambre de Claudine garda ses volets fermés qu'elle avait claqués sur la vie dès l'enfance pour ne plus jamais voir la lumière, pour qu'on devine que quelque chose ne tournait pas rond, n'avait pas touné rond en cette maison si noire qu'on eu du mal à croire que là avait habité un P.D.G. La chambre de Cécile était devenue celle de la mère âgée, retrouvant, là, tout le vécu de sa fille comme si elle avait voulu comprendre inconsciemment ce vécu qui la terrorisait désormais.  Alan avait refait cette chambre pour elle. Avait-il eu conscience qu'il redonnait à leur mère la soufrance non-dite pour qu'elle la vive à son tour ? A l'âge adulte, il rompit avec sa mère, tellement, trop, en souffrance lui-même. Oui ! il l'avait installée en cette chambre maudite dans laquelle leur soeur avait failli sauter par la fenêtre, la nuit du 27 janvier 1977, à force d'être enfermées, sans langage. 

Les pères moururent tous de cancer pulmonaire comme si étouffer avait du être dit, vu, être le témoignage d’une vie sur tout ce qui n’avait pas été oxygéné de vérité. La mère vit sa mémoire se déliter, assaillie par une démence vasculaire dont le sang ne témoignait plus de son être intime, de ce « Je » remis à d’autres forces que Claudine n’avait de cesse de réintégrer dans la vie du Moi perdu, en partance. Parfois, revenait-elle en elle, consciente, que Claudine se saisissait de ces moments pour lui dire son pardon, son amour, les sanglots toujours jaillissants que la mère ne comprenaient pas. « Pourquoi pleures-tu Claudine ? » disait-elle. D’autres fois, elle lui parlait comme si elle avait quelqu’un d’autre en face, lui parlant de Claudine dans des termes élogieux qu’elle découvrait. Elle disait du bien d’elle, sorti du plus profond de son esprit assujetti à la mort qui arrive, puis l'accusait de vol d'autres jours, ne retrouvant plus ses affaires qu'un certain Monsieur Alzheimer avait cachées dans sa démence vasculaire.

 

"J'arrive" jacques Brel

Un après-midi construit sur un jeu de petit-chevaux pour revivifier la mémoire de sa mère, Claudine osa lui demander pour la dernière fois :

- Dis-moi, maman ! Cécile … est-elle ma sœur ou ne l’est-elle pas ? Je doute encore. Le venin est en moi et coule en mes veines. Il me faut une réponse authentique. Tu m’as laissée croire qu’elle était la fille de l’autre. Tu m'as confirmé qu'elle était sa fille, cependant j ete repose la question ! Tu as joué avec cette vérité. Il me faut savoir. Nous n’avons plus de temps pour nous, maman !

- Tu en es encore là ! dit-elle méchamment dans ses nombreux sursauts de lucidité.

- Oui ! c’est un abcès qui suppure, répondit Claudine. Il n'y a que toi qui as la réponse. 

Croyant soudainement s’adresser à quelqu’un d’autre, la mère dit en pleurant :

- Claudine m’a souvent posé la question. Elle l’était et ne l’était pas.

- Comment l’était-elle sans l’être ? répondit Claudine. On ne peut pas être et ne pas être ! 

- Quand j’étais enceinte de Cécile, je pensais tout le temps à celui que j’aimais et que je n’avais pas pu épouser. Je me disais qu’elle était sa fille. Je voulais qu’elle lui ressemble. Cela me faisait vivre. Je me suis persuadée qu’elle était de lui. Nous avions rêvé d’avoir des enfants ensemble. J’ai des fils de lui, tu sais ! Quand Cécile est née, je me disais qu’elle était de lui. Je rêvais. Je me construisais une vie. Je n’étais pas malheureuse avec son père, mais je voulais qu’elle soit de celui que j’aimais plus que tout au monde. C’est pour ça qu’elle venait avec moi le voir dans son usine. Elle s’est mise à lui ressembler physiquement et papi Jean a cru qu’elle était sa petite fille. Il en a convaincu mamie Blanche. Cécile était donc tout le temps chez eux. Je ne démentais rien. Je laissais tout dans l’ombre. La grand-mère de Claudine y a cru aussi. C’était étrange. Cécile était vraiment sa fille en ma pensée. Je m’en étais convaincue. Je l'ai choisi comme parrain pour ne jamais le perdre, pour le voir, pour lui confier Cécile. Ton père ignorait. Tout était prétexte pour le voir. Alors, voyant cet ami et ce parrain exemplaire, ton père l'invitait à toutes les fêtes de Noël, toutes les fêtes de famille. Je me souviens bien de ça. Nous dansions dans le salon sous les yeux de ton père. Il l'a également invité à ton baptême. Il était là. Je les voyais copains. Ils  plaisantaient ensemble et nous n'étions pas même gênés que ton père ignore, ce que la marraine de Claudine avait confirmé.

 

La Fanette de Jacques Brel - 1963 - 

- C’est pour un rêve de vie que tout ce drame est né ! C’est pour cela qu’il nous a enfermées en nos chambres ? Nous étions le miroir de ton rêve qu’il ne voulait plus voir, parce que papi Jean y croyait. C’est parce que Cécile en était elle-même convaincue qu’elle ne voulait plus voir mon père ; son père ! Elle me l’avait dit cette nuit de janvier. Je doutais aussi, et elle confirmait mon doute alors qu’il était autre mensonge. Nous avons vécu sur ce mensonge, cette croyance, ton désir. Il y a de quoi tomber malade. Mais douter encore ! Douter toujours ! 

Claudine avait demandé à une amie de tenter de voir qui était le vrai père de sa soeur et mis devant elle une photo de Cécile et une de chacun des pères, cette amie ignorant son histoire. Sans sourciller, elle dit : c'est cet homme ! montrant la photo du père de leurs frères.   

- Peut-être ! Elle ne voulait pas le voir. Je ne sais plus pourquoi. J’ai oublié. Je ne l’aimais pas. Je me souviens par contre que j’adorais son prénom, dit-elle. Elle ajouta : C’est toi Claudine ? C’est sûrement ça ! je ne sais pas. J’ai oublié, dit la mère. Je ne me souviens plus de tout. J’ai voulu oublier. Elle va bien Cécile ? J'ai dit à Bryan que tu lui interdisais de venir me voir. Il a dit que tu étais immonde. 

- Tu ne cesseras donc jamais !

- Je ne veux pas être seule pour mourir, avait-elle répondu. J'ai besoin de vous tous.

- Ce n'est toujours pas nous que tu espères, seulement combler ta solitude ! ta peur !  Tu ne nous aimes toujours pas ! avait dit Claudine.

- J'ai peur ; c'est tout.  

La mère alla dans la chambre d’Alan. Claudine la suivit.

- Vois comment j’ai refait sa chambre ! dit Claudine. Elle est belle. C’est une belle pièce ! Il a refait ma chambre, alors j’ai refait la sienne, maman ! Il n’y a plus de traces. Nous n’existons plus. Et toi, tu es au milieu de nous, en cette chambre maudite. Tu es entre nous deux. Laisse-moi aller dans la chambre de Bryan !

- Oh non ! C’est dangereux par là, dit-elle. Sa chambre ne m’appartient plus. Elle risque de s’effondrer, rajouta-t-elle.

- J’y vais ! Cette chambre n'a aucun risques d'effondrement, je te le garantis. Le sol y est ferme. 

Elle dégagea tout ce qui bouchait la porte et entra à pas feutrés dans la pièce de cet autre frère, marchant sur la pointe des pieds comme pour se souvenir qu’il n’avait pas voulu être dérangé. Le parquet grinçait. La porte aussi, comme au passé. Elle en fit le tour, ouvrit les portes des placards chargés des papiers usagés de tous, de vieilles valises vides comme autant de cernes sous les yeux, et y chercha un poème qu’elle avait lu un jour qu’elle avait su caché, là : un poème écrit de l’étranger par son beau-père à leur mère qu’elle avait découvert un jour, lequel elle avait adoré. Ainsi, avait-il été poète et nul ne le savait ! Elle ne le retrouvât pas. Avait-il lui aussi brûlé son passé ? Cette chambre n’avait aucun autres échos en elle. Claudine referma la porte, remit tout ce qui la bloquait à sa place, parce que sa mère le voulait ainsi, malgré la porte fermée à clef. Elle entendait la nuit, souvent, des bruits et des voix derrière cette porte, disant à Claudine : je sais qu’Alan vient la nuit pour me faire peur, ce à quoi Claudine répondait que cela n’était pas possible.

- Si ! disait-elle. Il n’y a que lui pour faire ça !

- Mais pourquoi ? demanda Claudine.

- Je ne ne sais pas. Quand j'allais le voir, il m'aboyait dessus.

Ne récolte-t-on pas ce que l'on sème ? Ne croyez jamais que tout reste lettre morte ! que rien n'a de revers ! 

Claudine retourna dans la chambre d’Alan, s’assit sur le lit qui n’était plus le sien. Elle s’effondra à nouveau dans cette pièce dans laquelle il n’y avait plus de hamster, car il était sûrement mort de chagrin, comme elle en mourait dans le silence, habillée pourtant de sourires, pour cette mère qu’elle avait appris à aimer plus que tout, car le drame avait été grand et qu’il fallait y mettre un terme. Elle la prit dans ses bras, cernant son visage de ses deux mains, l’embrassant sur le front, lui disant : je te pardonne pour tout. Je te promets que j’écris à ton fils pour tenter son retour.

- Tu vas le faire ? dit-elle, le regard soudain scintillant, revenant à la vie chaque fois qu’elle parlait ou avait été, était, avec ses fils. Ces instants étaient étranges pour Claudine. Manipulait-elle encore dans son déclin et ses défaillances avérées ? oh ! ces sourires brillants ! oh ! ces revirements ! 

……………………………….

Claudine avait interpellé ses frères, leur écrivant la misère de leur mère, les symptômes, les pertes, les hallucinations, pour qu’ils reviennent, leur suggérant de venir aider cette mère souffrante et elle-même, dans un engagement pleinement humain, ce qu’ils n’avaient pas compris. Bryan lui répondit par quatre pages d’ignominies, lui affirmant qu’elle était la cause de la maladie de leur mère, jusqu’à ce que les médecins lui confirment le diagnostic de démence. Ne lâchant pas prise,  elle répondit d’une lettre bienveillante, puis attendant encore, elle écrivit à Alan lui demandant de ne plus attendre pour l’heure du pardon suggérée. Parfois, Claudine se demandait  si dans cette démence, sa mère ne la manipulait pas encore et encore, car elle signalait aux uns, aux autres de ne pas venir la voir quand l'un ou l'autre venait. La maltraitance ? Elle en avait assez vécu. Elle ne les laisserait plus faire. Elle  ne craignait plus Bryan qui n'avait eu de cesse de l'attaquer, qui aimait l'attaquer ; elle avait eu peur de son venin, de celui d'Alan aussi. N'avaient-ils pas dit : Claudine est une perverse, une s..... de fille ? aimant piquer de leurs langues fourchues. Tout individu porte un serpent en lui, et en Bryan, il était puissant couché sur un rocher.! Alan demeurait silencieux, le sien enfoui dans le sable du désert, ayant déserté, parfois aidant son frère de son diamant accéré et taillé à la force des renseignements interdits et discrets qui observent de loin sans en avoir le droit. Claudine ne les craignait plus.  Claudine se souvenait cependant  de ce que lui avait dit le médecin de Cécile : prenez garde quand votre mère sera âgée, ils voudront achever ce chemin de maltraitance, car ils n'ont connu que ça.  C'est leur normalité. Cette parole était devenue son bouclier. Elle s'était construite une personnalité qui pouvait leur faire face dorénavant.  

Elle rêvait parfois de revoir cet Alan qui avait été si complice avec elle dans le silence des nuits des enfermements immondes, mais renoue-t-on avec un enfant qui est mort en soi parce qu’il est devenu adulte doué d’une autre vie, d'une autre personnalité qui ne semblait plus avoir de liens avec la première ? Elle rêvait de rire avec lui, de jouer encore avec une colombe qu’elle avait eue et son noir gibus. Elle rêvait encore des feux de cheminée à eux seuls dans la loge borgne et muette qu’avait été une autre de leurs maisons. Elle rêvait encore des rencontres silencieuses, parfois acceptées par leur mère dans des sursauts d’amour et de partage. Elle revoyait sans cesse cet hamster meurtri chaque fois qu’elle ouvrait la porte de la chambre d’Alan vide qu’elle avait refaite, cherchant ses effets sous le lit qui n’était plus le même, dans la violence de ses souvenirs muets. De Bryan, elle avait peu de souvenirs. Ils n’avaient pas été vraiment liés, ni reliés. Quelques jeux de cartes extraordinaires ! Quelques lancés de sachets de thé sur la pendule de la cuisine pour tuer le temps dans des rires bruyants ! Une maison en sucre qu’Alan avait bâtie avec de la compote qui aurait pu lui ôter la vie, son père l’ayant obligé à manger ce kilo de sucres doublé du kilo de compote de pommes pour lui apprendre à ne pas gaspiller la nourriture  et qu’ils avaient construites dans tant de rires à table, puisque les moments du dîner étaient les seuls où ils pouvaient se rencontrer, seuls dans la cuisine verte. Claudine avait souvent culpabilisé sur cette maison en sucre. Elle n’avait pas osé braver la décision de ce beau-père qui s’en prenait à Alan, alors qu’ils avaient été quatre à participer à cette construction, alors qu'elle était d'ordinaire si prompte à recadrer l'injuste. Est-ce parce qu'il cria si fort que murs et entendements tremblèrent sur leur base qu'elle n'avait pas osé retenir sa main comme elle l'avait déjà fait pour d'autres ? Il les avaient tous renvoyés dans leurs chambres, tonitruant.  Finalement, tous enfermés sur la décision d’un seul homme ! Seul, Bryan recevait estime et compliments ; seul, Bryan serait quelqu’un ! Seul, Bryan était un saint ! Alors, Bryan, enfant, commettait des actes dont il faisait porter la responsabilité à Alan ou ses sœurs. Il en riait. Il était dit sage, lui qui n’avait qu’une sagesse mensongère au point de faire punir ses frère et sœurs qui avaient déjà beaucoup subi. Oui ! Claudine rêvait de revoir cet autre enfant meurtri, en sachant que l’enfant ne reviendrait jamais. Il appartenait au passé achevé qui suit son chemin d’adulte dans la douleur de l’avoir vécu. Mort est le rêve dans les enfance mortes !

Cécile ne s’était jamais remise de sa schizophrénie. Elle vivait soumise à des traitements lourds, disant à Claudine : Je sais que si je diminue mon traitement, tout recommencera. Oh ! Claudine, tu veux que je te dise tout ce que j’ai vu dans cette chambre, la nuit où je suis tombée ?  Claudine avait répondu que non ! surtout pas !  elle ne voulait pas savoir ce qu’avaient été ces hallucinations, encore trop marquée par leurs souvenirs, encore se souvenant qu’elle avait voulu se jeter par la fenêtre et qu’elle l’en avait empêchée. Cécile stabilisée s'était mise à voler sa mère, sa soeur,  et  les commerçants. Elle avait dit qu'elle aurait ainsi tout ce dont elle avait manqué : piller sa mère ! ce qu'elle faisait avec application, lui laissant le minimum pour vivre, venant avec  un cabas à roulettes de grande contenance, se sauvant lorsque Claudine arrivait pour qu'elle n'y découvrit pas tout ce qui avait été pillé en objets, photos, argent, nourriture. Elle avait aussi  pris tout ce qui l'avait intéressé chez sa soeur en plusieurs séjours qui lui valut un non-retour.  Elle était retournée une seule fois chez ce père qui avait fui la France et avait également empli ses valises. Seule, la mère pliait, se sentant coupable, et acceptait que Cécile la pille tout en se plaignant à tous que Cécile la volait. Parfois, ne voulant pas surcharger cet enfant malade, elle accablait Claudine. N'avait-elle pas de meilleures épaules pour subir ? L'appartement de Cécile était une caverne d'Ali-Baba, dans lequel on ne pouvait plus faire un pas, pas même elle, disait-elle en riant. Elle se nourrissait exclusivement d'objets et de vêtements tout en étant restée obèse. Elle était victime d'incurie. Claudine avait interpellé qui de droit, le risque d'incendie étant grand, mais tout était resté dans l'état. Cécile avait également  appris à manipuler avec brio dans ses fragilités, parce qu'elle n'avait aussi connu que ça.

Claudine vécut drames sur drames, car la maltraitance d'un enfant colle à la peau et que la matraitance ne connaît que ce chemin pour s'établir dans la vie. Consciente que toute maltraitance se perpétue de génération en génération, elle avait préféré endurer sa vie plutôt que de répéter les gestes qui tuent, sur les enfants qu'elle avait eu longtemps après. Elle seule, n'avait manipulé personne, tellement assoiffée de vérité, et de morale, pour avoir perçu très tôt ce que la manipulation engendre de vilénies et de malheurs. Qui peut vouloir cet anathème pour s'élever au-dessus des conventions, de la morale pure, de la pensée pure ? Pas Claudine ! Elle avait pris un tout autre chemin, vilain petit canard de cette famille sans cygnes, sinon son père qui lui avait enseigné à la force des grands hommes de la littérature ce que bonté, amour, vertu, morale signifiaient.  Hugo, Goethe, Schiller, Novalis, Rudolf Steiner, Platon, Aristote, Herman Hesse, Tagore, Rumi, et tant d'autres du même acabit, lui étaient de valeurs sûres qui l'avaient isolée du monde et des siens, plus que jamais, malgré la concorde qu'elle avait toujours voulue. Oui, elle pouvait remercier ce père, qui grâce à ses auteurs chéris, n'en était pas devenu moins isolé ! Ils avaient été deux ; ils étaient restés deux  à braver toutes les tempêtes dans leur colère contre l'injuste pour un Nom glorieux, malgré qu'elle ait consenti lors de sa seizième année, à ce nouvel abandon. Lorsqu'ensemble, ils symbolisaient la paix et la sérénité, nul en les voyant ne pouvait croire que ces deux là avaient été exclus du monde par la puissance des mensonges et de la haine ! Ensemble, ils avaient  construit leur arche de paix qu'ils ne partagèrent avec personne pour que nul ne la brisât jamais. Mort enfin, quand la vie a trop duré de douleurs, Claudine n'avait pas pleuré sa mort, heureuse de le savoir enfin en paix et rêvait de lui la nuit, en son sommeil si profond, qu'il la réveillait, elle heureuse de le voir encore et encore, même si ce n'était que des rêves. Il la protégeait, il le lui disait en son sommeil. Il était sa force. 

Les pleurs sur la mort d'un être proche ne relèvent que des manques que nous avons eus à son égard. Il n'y avait pas eu de manques entre eux. L'amour n'avait pas failli, même dans l'abandon.

La mère se souvenait encore un peu de ce passé qu’elle gommait peu à peu de sa mémoire, qu’elle savait reformuler de temps à autre comme pour dire son regret d’avoir tout brisé. Elle avait un bol plein de clefs, une boîte de cadenas et quantité de bobines de ficelle de chanvre,  témoignant de tous les affres restés secrets, de tous les non-dits, de tous les noeuds restés noués. Elle attendait Alan pour pouvoir mourir en paix, un jour, une heure et elle jeta à nouveau Claudine au rebus des personnes indésirables.

À la  mémoire gisante de Cécile et de Claudine : 


Épitaphe


Ci-gisent Cécile et Claudine, deux sœurs,

Qui n'eurent que leurs yeux pour sangloter.

Enfants maltraités, enfance murée,

Elles n'eurent que le silence pour cœur.


Si vous les avez vues passer, rasant un mur,

Leurs ombres cherchant un rayon de soleil,

Leurs âmes ensevelies de brume d'éveil,

Ce ne fut que leurs silhouettes pures !


Priez pour elles dont la vie fut martyre,

Car des lourds et impénétrables sanglots

Que nul ne vit dans le silence des complots,

Elles vécurent la nuit donnée par leurs satyres.


Si ici gisent Cécile et Claudine, deux sœurs,

C'est que le monde ignora leurs souffrances,

Révélant d'elles, la peine et l'indifférence

Que les ombres aimaient sans chaleur.


 

 

"L'ile des morts" de Sergei Rachmaninov

Aux Fantine, Cosette, Ophélie ...

Rédigé par béatrice Lukomski-Joly Aucun commentaire

Illustration originale de Cosette par Emile Bayard du roman de Victor Hugo

https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89mile_Bayard_(illustrateur)

 

Le malheur ne comporte pas tous les malheurs,

c'est le bonheur du malheur de se contenter de peu !

 

Elle s'en ira un jour fait de n'importe quoi, de matins ou peut-être de soirs, sous les lunes de nos miroirs et des soleils qui n'auront de rayons que dans nos souvenirs lointains. Il n'y aura pas de larme car elle n'aura pas été aimable, se dit-il. Il n'y aura pas de gerbes car les fleurs ne l'aiment pas. Il n'y aura pas de chats sur le marbre couché, car ils ne l'aiment guère plus ! Il n'y aura pas de rose, ni leur éclat, car elle est laide. Elle se brûlera aux vents téméraires des embruns qui n'ont pas de sens, accompagnée de je ne sais quel ami : Victor Hugo ?  pour glacer les meilleures volontés ! Mais qui donc a hurlé dans les marées des océans la beauté des horlas que Maupassant a épousé sous l'ombre d'une ombre voilée à peine ? L'ombre a frôlé l'ombre et la lumière regarde sans sourciller, parce que la lumière n'épouse pas l'ombre, ni l'ombre la lumière . Le saviez-vous ? Le sais-tu, toi ? Le Toi aux veilleurs d'âme qui aimerait réveiller, mais réveiller quoi ?

On dit qu'il y a longtemps un cheveu d'Ophélie a caressé sa joue et que ce même cheveu s'est noyé dans la masse de sa chevelure qui n'a plus jamais été que la lumière de ses ombres disparues ! Ophélie s'est noyée si souvent qu'elle ignore si elle attend encore, suspendue à des branches d'arbre ! Le soleil a brillé, juste un peu, un peu, un tout petit peu, pour qu'il habite sa mémoire, pour qu'il habille sa mémoire avant que la folie s'empare d'un tout petit cheveu de cette belle chevelure qui n'a fait que passer sans s'arrêter sur ses reins ! Les anges y ont cru si fort que les étoiles se sont mises à briller davantage avant que le rêve n'arrive, parce qu'il n'y a pas eu de rêve, jamais ! Les tempêtes l'ont aimée plus que les orages n'aiment leurs éclairs fendant les cieux des Chérubins, paraît-il ! Feues les tempêtes, il manquait les corps devenus trop vieux, qu'ils n'imaginent même plus être corps ! Il parait qu'ils ont été habités dans des caves aux faisceaux tournants, miroitant tels des soleils sans lumière. Comprenne qui peut ? La cécité et la surdité sont parfois des diamants qu'il vaut mieux épouser avant que les hommes bien intentionnés ne rêvent d'habiter des palais ! Puis, lentement, retourner dans les sombres espaces des caves qui tournent, tournent, et encore tournent, craignent-elles ! Faut-il combien de mémoire pour dire aux âmes bien pensantes stop à la laideur ! et béni soit le rêve des espérances !

Mais qui disait donc de l'aimer un peu ? Le glas des vœux a sonné et cette histoire est moche parce que écrire parfois des horreurs qui ont aussi un sens est un arbre qui s'envole, enfin ! peut- être ! être libéré ! C'est le glas de la misère et cloches sonnent dans les cieux à défaut de sonner au faîte des clochers.

 

 

II

 

la mort de Fantine

 

Y a t'il des hommes amoureux ?

Existent-ils les hommes amoureux ?

Aux caves, aux bois touffus dans les rivages des océans noirs, qu'ont ils fait aux femmes riches de  chagrin ? Les astres brillaient pourtant haut dans le ciel sans monde de glaise parce que le terrestre se revêt de désirs, qu'homme impulse sans conscience, qu''il aime élargies dénué de remords.

Les branches des arbres frémissent des mouvements qu'elle n'a pas voulu Ophélie. Eux susurrent des mots plaisir pendant qu'elle n'entend ni ne voit rien. Ils ont engendré la bête ! Les roses fanent et le ciel meurt. L'océan fait des vagues et les bleus à l'âme engendrent une destinée de bleus car c'est ainsi lorsqu'une artère est percée !

Aux hommes indélicats reste l'hémorragie qui ne peut rien de son goutte à goutte incessant.

Alors, elle, la pauvre Ophélie devenue Fantine revêt ses haillons et tourne, toujours tourne, jusqu'au vertige, au son des mémoires du bois ensanglanté de la virginité volée sous douze membres ! Trois hommes !

 

 

III

 

"la mort d'Ophélie" de Delacroix

 

Le vent s'affole, la marée ne sait plus si elle doit monter ou descendre. Il est vraiment minuit dans ce bois noir des ramages que Blanche Neige regarde terrifiée tels des ravages ensorcelés de méandres d'écorce qui font mal sous la peau. Les visages à peine devinés se tordent et convulsent. La bête hurle et Ophélie meurt dans les bras de Fantine. La jupe longue rouge dansera encore sous les alizés fracassant la roche qu'elle pointe de ses semelles. Elle ignore si le ventre enflera, si la jupe virevoltante ne deviendra pas lambeau au rythme des fruits qui grossissent ! Mais non !

Le malheur ne comporte pas tous les malheurs, c'est le bonheur du malheur de se contenter de peu !

Mais qu'avaient-ils osé faire pour que le bois noir brûle sans flamme ? Comment ? Comment un corps presque sans conscience peut-il se retrouver couché sur la mousse ensanglantée de la virginité humaine ? Pas un ange n'a volé autour et à l'entour ! Pas une paire d'aile de plumes blanches n'a frôlé son hymen! Même le diable n'a pas laissé entendre son rire ! Il avait raison d'elles, œuvrant dans le silence des embruns marins, au littoral du Jersey que Victor Hugo n'aurait jamais rêvé de cet autre exil !

L'exil de Jersey, elle venait de l'épouser, tout en portant sa voix vers le Jersey d'Hugo qui aussi a fait le sourd ! Hugo lui a juste murmuré dans la nuit noire du bois marin du Jersey outre atlantique que Fantine n'est morte que d'une tuberculose et qu'il lui offrirait sur un plateau d'argent un petit peu de son destin, et mieux qu'il lui léguerait sa maison d'Hauteville Jerséenne en celle d'Hauteville Bugiste. Il faut bien exécuter comme un criminel les transferts, non !

Pauvre Ophélie ! Elle a rêvé encore se noyer mais l'océan n'avait pas de branches pour s'y accrocher ! Elle a appelé Fantine au secours et l'homme, peut-être bon, dans sa vision de l'amour, l'a cueillie, l'a ramassée dans la boue, sal,e mais le bon-homme n'était pas Jean Valjean parce qu'il savaient qu'il engendrerait à cette Fantine dénudée des douze membres, d'autres Jean Valjean qui la porterait, sans se donner, juste soumise parce que le corps habité d'un viol n'aime plus vraiment le toucher qui heurte, qui blesse, qui creuse les sillons de la mort !

Ophélie hurle de douleur.

Fantine est demeurée soumise, et Dante avait bien dit qu'il n'y avait de béatitude vraie que dans l'après-enfer des jours apeurés !

Excuse-moi, Dante, de t'avoir été infidèle !

Fantine n'a plus de dents, ni de cheveux qu'elle a laissés à Ophélie. Fantine a vu les bêtes de Koch grignoter ses poumons parce qu'il faut bien nettoyer la saleté que Cosette a du mal à dépoussiérer ! Alors ! Alors, elle a régressé pour retrouver le giron des innocences virginales pour ne plus jamais être blessée tout en étant Cosette à vie, parce que porter des seaux lourds, c'est s'occuper l'esprit ; parce qu'avoir peur dans la nuit noire des bois charnus aux douze branches tordues, proche du rivage du Jersey détricoté, c'est se pouvoir un possible envol que l'homme bon ne saura jamais récupérer, parce que là où le corps et l'âme ont été violés, il n'y a plus que ruines invisibles répertoriées au patrimoine de l'humanité violée !

Ophélie a survécu,  là-haut... nul n'a jamais su comment, ni Fantine guère plus,  mais les deux mariées ont pleuré pour ne plus jamais être blessées .

Cosette crie au fond du bois noir :

« Je suis Cosette !

Je suis Cosette et ma mère s'appelait Fantine ! 

Je suis Fantine ! je suis Fantine et je n'ai pas vu d'hommes bons ! »

 

 

IV

 

"la mort d'Ophélie" par Thomas Dodd https ://en.wikipedia.org/wiki/Thomas_Dodd_(artist)

 

Elle a appelé, appelé, puis crié d'une voix presque timide de soumission . Elle lui a dit, mais lui n'a rien dit, ni crié, ni hurlé; Il ne l'a pas crue. Il a souri comme tout homme rêvant du beau fantasme qu'il ne commettra jamais parce que le soleil de toutes les moralités dit qu'il faut respecter le soleil et les fleurs aux pétales virginaux.

"Mais non ! ça ne fait pas mal !"

Ophélie bégaie. Elle ne sait plus si au pays de l'Italie de son ami Dante, elle peut lui dire qu'elle a vu l'horreur et qu'elle ne pourra plus jamais être guide aux rayons de la foi des droitures . Elle n'est pas sa Béatrice !

A trop enseigner l'autre, nous nous brûlons les ailes .

Il ne fallait pas espérer l'hymen sans penser l'orchidée des racines sans lymphe ! se disent les Ophélie et les Fantine au bras des Cosette terrifiées sous les bois terribles des vie qui enlacent sans permission ! Mais comment cela est-il arrivé ? Est ce que l'acte a encore sa mémoire ?

Je me souviens l'avoir vue heureuse dans sa fragile jeunesse, si proche de la candeur que sa virginité aurait pu devenir vierge pour les siècles à venir.

Était-elle belle ? Il se disait que oui.

Je me souviens avoir entendu des bouches des femmes qu'elle était si douce que toutes jalousaient son aura. Je me souviens avoir entendu des bouches des hommes qu'un ange de passage ne se retrouvera plus jamais, et que le rare instant de la rencontre devait devenir le beau rêve qui plus jamais ne se referait. C'est ainsi qu'elle est apparue au fond du bois noir, sous une lune qu'elle a oublié, tant les branches cachaient le ciel qu'elle n'eut pas le temps de l'implorer. Elle n'a rien dit. Ils l'avaient muselée.

Je revois l'or du verre de cristal se remplir d'un sang jaune que le soleil marié à la lune au crépuscule naissant perfuserait ses veines et les méandres des deux lobes sans lenteur au rythme de leurs vœux. la drogue !

Le savait-elle, Ophélie, que son hymen était convoité ? Savait-elle que quelques secondes après, l'or perverti, ruissellerait, nauséabond, entre ses membres sans chaleur ?

Elle leva les yeux, implorante, du haut de sa jeune maturité qui n'avait pas encore réalisé vraiment son âge, puis s'endormit sans se souvenir, revenant à elle, puis retombant dans sa léthargie des moments qui ne servent à rien, ni à l'utile, ni au désir, ni à la volonté, juste au diable qui a regardé satisfait !

Le corps de Fantine était bleu comme un ciel d'orage. Chaque éclatement de la coupe de sang en son corps relevait de l'ignominie vécue. Le Temple n'était plus Temple . Le voile de l'innocence venait de se fendre en deux. Le corps bleu se parait de noir et la virginité demeurait dans son esprit, le corps souillé.

V

 

La mer houle et les vagues cognent le rivage. C'est en images les flots l'emportant au fil de l'écume qui la fait mourir car elle ne voit plus Ophélie.  Elle est devenue sourde Fantine.

Vivre, survivre, le corps démantelé, posé là, sur la mousse.

Les hommes ont trouvé cela beau .

Les hommes ont trouvé beau la laideur.

Ophélie a crié, tout en s'apercevant qu'elle n'avait plus de voix. Fantine a hurlé parce que Cosette n'était pas née. L'homme de cœur n'est pas venu la ramasser, et sur l'écartèlement du corps sans pitié, sans larmes à force de douleur, sans pardon, elle a vu l'avenir, riche de rides, de larmes, de sanglots, qu'elle ne pliera jamais à la volonté de l'homme meurtrier.

"Au secours !" essaie-t-elle de murmurer la voix défaite.

Les Ophélie et les Fantine ont la malchance de n'être jamais crues lorsqu'elles se racontent. On dit d'elles toujours qu'elles en font trop, les plaies s'épanchant aux vents des laideurs que les hommes nient car ils sont hommes et se délectent au viol des femmes parce qu'ils sont hommes et qu'ils renaîtront femmes.

Les Fantine ont hâte de les voir naître femme tous ceux qui auront relégué les virginités aux odeurs des mousses des bois et des lichens des caves !

Moi aussi,  témoin de leurs souffrances !

Elles ont revécu mille fois l'ultime douleur chaque fois que l'homme a dit : " Mais tu le voulais n'est ce pas ? "

Alors j'ai pris les deux amies au creux de mon cou pour les consoler et à leurs oreilles ai murmuré tous les possibles, et je les ai vues mourir chaque jour du geste qui aime sans aimer.

Elles ont essayé cent fois de mourir et la candeur perdue, elles sont mortes enlacées du doute des autres.

La mousse écoulée sur la mousse du bois noir a abreuvé la terre que les élémentaux ont pris pour laver la souillure.

 

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Tchaikovsky - Hymn of the Cherubim

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Rédigé par béatrice Lukomski-Joly Aucun commentaire

Gustave Moreau : le poète et le centaure

Il était une fois une bâtisse. La maison était vieille, d’un âge certain, centenaire et davantage, qu’elle avait nécessité beaucoup de travaux. Chaque pièce avait été reprise, embellie, consolidée. Pour cela il avait fallu sur des décennies une grande quantité de matériaux. Ceux, anciens, avaient été stockés dans les annexes toutes aussi nombreuses que l’avaient été les désirs du beau et du presque bien fait. Elles étaient au nombre de cinq : une cave voûtée faisant toute la superficie de la maison, un garage et trois bâtis dont l’usage était courant au siècle dernier : des commodités de cour et l’équivalent d’un poulailler maçonné sur deux niveaux, richement doté d’un paratonnerre. Avait-elle cent-trente ans, qu’elle avait hébergé en ses faux apparats un grand nombre de directeurs : la demeure l’exigeait. C’était ainsi. C’était, cependant, négliger que les temps avaient changé et que les directions meurent comme les civilisations arrivées à bout de course par essoufflement. La façade était sombre au gris presque noir, les volets au bois terni, sa cave humide, qu’il avait fallu se décider à la repeindre pour lui redonner un semblant de santé. Cente-trente ans dans son jus grisâtre et trois petites années dans son nouvel éclat de propreté couleur sable.

Le maître des lieux, nous l'appellerons Jean, lui aussi directeur, avait accumulé et empli toutes ces dépendances, sans jamais se soucier de leur avenir, de leur pourrissement, de leur délitement. Elles étaient devenues déchetterie sans que rien ne soit jamais décidé à être recyclé. Le maître était pourtant disciple du recyclage pour la bonne marche de la planète afin de ne pas polluer, sauf chez soi. Être disciple de la planète n’engage que peu d’actions - c’est principalement une affaire d’État -, alors que chez soi cela engage une force de travail constante que chacun ne peut pas, préférant être dépourvu d’odorat et de clarté visuelle quand l’intérêt du loisir prévaut sur le labeur. Se salir les mains ? Oui, mais à une condition : que les mains s’emplissent de pièces métalliques sonnantes et trébuchantes. Le déchet ne rapporte rien ! Ainsi, les mains restent-elles propres, sans crevasses, sans égratignures. Il y a des mains d’homme plus douces que celles de femme au travail plus intense ; quoi que !

Vint le jour où la vente fut décidée, chacun des propriétaires passés en cette demeure étant parti rejoindre d’autres Cieux que l’on appelle la demeure des morts. De passés, ils en étaient devenus les trépassés. Le maître contempla la somme de sa déchetterie tout en évaluant sa valeur pour que la bâtisse gonfle de ses deniers le ventre de sa bourse. L’homme n’était pas seul ; il avait plusieurs frères avec lesquels il fallait partager : la maison  et la déchetterie. Qui aurait quoi ? Là, était la question qui n’en était pas une pour lui puisque maître aussi de la manipulation. La maison pour lui, la déchetterie pour les frères, celui qui la voudrait vider pour le bien de la planète.Jean se savait déjà garder les mains propres. Tout est question de stratégie. Le silence était sa tactique. Il y a des mutismes protecteurs d’autrui qui sont sagesse et il y a ceux qui manipulent et qui sont l’endurance du mensonge. De trépassés, il ne voyait pas qu’il était le prochain dans la douleur car la vie cueille chacun du bouquet des larcins et faussetés commises. Nul n’y pense. Il est vrai que le malotru pense sa vie éternelle et forte en récompenses matérielles. Seul, le sage se sait mortel et redevable de ses actes en biens célestes. Le premier agit pour le pire se moquant des autres, la calomnie suspendue aux lèvres ; le second œuvre pour le bien dans la peine, le silence arrimé à sa bouche.

Il y avait un notaire dans la ville qui adorait le maître car le maître avait un titre ; pas les quatre frères, si ce n’est peut-être l’un d’eux, complice, un peu mieux loti car il arborait un blason. Les autres avaient vécu leur vie dans l’humilité pendant que Jean,  le porteur de titre, se gaussait sans cesse de sa qualité. C’était, semble-t-il, sa façon de se rassurer sur son pouvoir pour mieux écraser n’importe qui il croisait. Son « je suis » emphatique mouillait ses lèvres d’orgueil pendant que les autres exprimaient leur Je avec humanité. La noblesse réelle d’un verbe peut être défigurée selon qui le prononce. Le notaire mit la demeure en vente et exigea que les annexes soient vidées et nettoyées. Vidées, cela est juste ; nettoyées dépend de la dignité que l’on porte en soi. Chacun le sut. Le notaire avait été clair en ses propos, tout en pointant du regard les frères comme exigeant que cela fut fait par eux et non par le maître de la bâtisse. Les gens bien fortunés s'épaulent toujours regardant la misère comme un fardeau abject dont il faut se débarasser aussi. Aucun ne bougea hormis un seul des frères, Paul. Chacun était mort à l’action avant de l’entreprendre. La mort comporte beaucoup de visages. Elle n’est pas que le trépas physique ; elle est aussi le trépas de l’âme nonchalante qui n’a jamais estimé son prochain.

La date finale de la vente approchait à grands enjambées. La déchetterie restait intacte en ses moult annexes. Il fallait  vite vider ; le temps était compté. Attendre le dernier moment restera toujours une volonté de non-faire, une pensée de fer non maléable, condamnant l'action.

Paul, le plus faible des frères qui était porteur d’un handicap physique lourd, à la station debout difficile, regarda la misère du lieu, la misère des âmes, la misère de l’esprit qui n’a pas fécondé d’humanité les porteurs d’âme et décida de se mettre à la tâche. Le temps pressait. Le nombre de jours à tout évacuer allait être nombreux. Chaque jour achevé, il dessinait un trait sur le calendrier et ainsi, pouvait-il voir le labeur fait. Paul arrivait tôt le matin et repartait à la tombée de la nuit qui s’écrivait en fin d’été. Ses doigts enflaient. Son corps pliait sous la charge. Son bras droit pesait le poids d'un sac de cinquante kilogrammes de ciment, si lourd qu'il ne savait plus comment le bouger. Les cervicales n'osaient plus danser dans son cou ; l'Atlas se figeait comme broyée. Le handicap recommençait à révéler ses limites. Il lui fallait souvent s’asseoir pour mieux continuer. Ah ! Cette douleur qui donne envie de pleurer, parfois de hurler ! Ne pas s’écouter ! Faire confiance en la Providence. Aimer le travail et la beauté, le propre. Avoir un ange gardien et lui faire confiance. Avoir son aide. Avoir la gratitude du ciel qui n’est redevable en rien des actions entreprises pour l’amour de ce qui est fait, de ce que nous faisons. Il regardait le ciel bleu, parfois engorgé de pluie naissante, et se disait qu’il valait mieux un ange heureux d’esprit conscient plutôt que les ombres rampantes de ceux qui ignorent la valeur des mains écorchées dont les égratignures saignaient parfois abondamment sans que cela ne le fasse s’arrêter. Un clou rouillé fiché sous un ongle. Un tesson de verre sur le sol de la cave. Une écharde plantée dans la paume de la main. Une pierre qui tombe sur l’épaule. Une planche qui n’a pas été vue sur laquelle on trébuche. Un bac en métal rouillé qui bascule sur un sommier métallique déposé en bascule sur d’autres bacs empilés. Un bout de poutre inutile jeté là par hasard sans se soucier de son aplomb futur. De la sciure humide sur laquelle le pied dérape tel il glisse sur de la neige damée. Un bocal oublié encore plein de légumes comme s’il venait d’être fait et qui avait pourtant quarante ans, caché entre deux planches tombant en poussière. La vermine est passée par là. Un vieux matelas que l’on agrippe sur le bout de tissu paraissant encore sain et qui se déchire, dévoilant son flot de mousse servant de patinoire. La chute. La douleur. Le cri. Le courage d'être soi.

La dignité regardait la vaillance du sang répandu. Parfois, Paul, s’asseyait-il, volontaire et grave, qu’en le voyant faire on pouvait penser qu’il était méritant. Mais non ! Nous n’avons le mérite que de l’honneur qui observe et voit la grâce de la finalité ; et s’asseyant sur une marche de l’escalier descendant à la cave, sous la verrière cassée et pleurant de pluie qui dévalait les marches une à une, pleurant uniquement de fatigue non de lassitude, qu’il était heureux de faire de l’art : redonner de la propreté à un lieu saillant et disgracieux relève de l’art qui embellit la vie, disait-il. Heureux est celui qui sait voir la transformation lumineuse de la tache et de la tâche. Elle a dans l’invisible l’éclat de la lumière exprimant sa gratitude ce que la cupidité ignore. Parfois prenait-il le temps de se reposer pour mieux recharger sa force à la force d’un Valjean qu’il relisait de-ci de-là une page de « Les misérables » de Victor Hugo et d’un long poème de Khalil Gibran qui lui parlait d’« Orages ». Cela le ragaillardissait et « Jean Valjean » portait des charges devenues soudainement légères car le poids d’un objet n’a que le poids physique de sa masse alors que le poids de la calomnie enténèbre celui qui la profère à l’encontre de la bienséance qui s’active. Quant au poids de l’amour des choses bien faites, il possède la beauté de la légèreté. Ainsi pensait-il, sans pour autant ne pas faiblir à certains moments pour ruminer contre ceux qui se reposaient sur son dos, ses épaules, ses mains, vouant leur temps libre à un bateau pour photographier des cygnes qu’Instagram aime, une maison en Normandie ; ceux qui attendaient la fin de la succession pour rembourser de moitié le nouveau joujou de Noël qu’était cette acquisition nouvelle. Paul regardait à nouveau ses marches de cave, ses doigts, et disait à voix haute à nul qui n'entendait car seul, que même au mieux de sa spiritualité, il était encore bien imparfait. Il ne pleurait plus de fatigue. Il pleurait sur ses imperfections. Cela le redressait. Le dos redevenait droit un temps. Il serrait davantage sa ceinture lombaire, se frictionnait les épaules avec un onguent à base de camphre et de menthe, et recommençait à porter la charge qui n’avait plus de poids tant elle en avait.

Il connaissait bien ce Jean, ce frère riche en titre. Il l’entendait penser, de loin, car il était télépathe au point d’entendre ce qu’un homme malveillant pouvait penser de lui. Il l’entendait rire, glousser comme à son accoutumé car il n’était capable que de ces petits rires qui font froid dans le dos, qui avaient glacé chacun de ses frères sauf un. Il l’entendait.

« Laissons le faire ! Attendons que tout soit achevé. Puis, nous lui dirons que nous ne lui avions rien demandé ; que nous aurions de toutes les façons fait ; que sa présence n’était que supercherie. Sa connerie n’a d’égale que sa besogne à notre service ! Je le hais celui-là. Lui et ses idées ! Lui et sa pensée ! » 

Les déchets remontés des annexes et entreposés dans la cour attendaient désormais d'être enlevés car il fallait après les avoir dégagés s’enquérir de bennes qui pourraient les transporter. Quatre camions-bennes furent évalués pour leur transport. Une déchetterie presque complète ! Comment tant de gravats, de bois pourris, de verres cassés, de bouteilles vides de vin, de bière, de meubles dont personne ne voulait, d’objets divers, pouvaient-ils avoir été entassés sur tant d’années sans que ceux qui les y avaient jetés ne s’en étaient soucié davantage ? « On verra demain ! » Demain n’était jamais venu et demain devenait aujourd’hui du sang versé sur un tesson de bouteille caché dans le sol de la cave.

Des gens du village passant par là au sixième jour virent Paul, le dos courbé, le regard épuisé, la maigreur d'un corps sans défense : Encore là à tout faire seul ! dirent-ils. Combien de jours ?  Nous revenons avec deux camions-bennes et nous vous enlevons la moitié de cette déchetterie ! 

Chaque soir, Paul repartait, fier du travail fait. Aujourd'hui, heureux de l'empathie spontanée rencontrée qui était venue à son secours. Ce qui est fait n’est plus à faire. Seize jours sur deux semaines dissociées avaient été le temps nécessaire à ce vidage : du torchon au gant de toilette qui ne serviront plus, du livre dont personne ne veut à la vaisselle de cuisine, du manteau à l’anorak bleu marine et au pantalon usé, des cadres de photos de famille que nul ne connaît et ne désire, en passant par la somme de détritus des cinq annexes, il avait tout vidé, seul. Il avait fait partir deux bennes à métaux lourds. Il avait décidé de laisser à Jean et ses autres frères le peu qui restait ainsi que le balayage de la cave. Il avait décidé de leur laisser trois seizième du travail ayant fait treize seizième de celui-ci. Il verrait. Il ne demandait pas à voir leurs mains propres, les connaissant épaisses comme des battoirs qui peuvent sans scrupules battre un homme, ces mains d’homme ingrat qui n’ont rien fait de leur vie, l’un d’eux ayant battu sans vergogne de jeunes enfants et mis un autre sur un trottoir de la ville pour une histoire de gésiers de poulet laissés dans une assiette. Ah ! Ces mains ! Il ne les oubliait pas. Paul avait entendu les enfants gémir. Jean  n’avait pas été ému de les entendre hurler sous le poids de ses coups.. Il ne les avait pas regretté, non plus. Un enfant à la rue était pour lui normalité. "Il doit finir ses gésiers !" Ces mains qui aimaient la noblesse, tenir un verre, trinquer, et qui ne supportaient pas la saleté ! Ces mains qui auraient pu renouveler le coup de scalpel à « L’homme qui rit » . Victor Hugo n’avait pas suffisamment écrit sur la misère des hommes que les Javert et les Thénardier encore existaient. Hugo n’avait pas fait moisson de gens bienveillants ni éduqués qu’il pouvait pleurer sur la tombe de Fantine et de Gavroche plus de cent ans après les avoir décrits pour éveiller le genre humain sur l’humanité et les défauts des pires âmes déambulant dans la vie.

Le maître de la maison arriva, toisa Paul, rit de son handicap, ne dit rien, regarda alentour, évaluant le travail fait en bon directeur en titre qu’il était.

- Monsieur est là ! dit Paul.  Il lui demanda : Quelle est la valeur de l’homme ?

- Celle de son porte-feuille et de son compte en banque. Il n’y en a pas d’autres. Répondit-il.

- Quelle est la valeur de la vie ?

- Même réponse ; il n’y en a pas d’autres. Il glousse.

- Quelle est la valeur de la pensée ?

- Même réponse ! Il s’irrite.

- Quelle est la valeur d’un titre ?

- De surpasser tous les hommes ! Répondit-il, gloussant à nouveau.

- Alors, à ton titre et tes valeurs sans valeur, ta physionomie faussement débonnaire pour séduire, apprends que la lèpre déjà te gagne. Elle te ronge de l’intérieur et bientôt, tu en verras la trace sur tes mains sans que tu ne puisses guérir avant que tu n’aies vu la valeur du monde. Dit Paul. »

Vint le jour de la signature. Dans la vieille bâtisse, il restait ces trois seizième que Paul n'avait pas évacué, accablé par la douleur physique de la colonne qui s’affaisse, espérant voir ce que ferait ces deux frères aux mains larges comme des battoirs prêtes à frapper et si propres, aux ongles rongés. Ces mains typiques du côté de la génétique de la mère qui toute sa vie avait été fière d’avoir eu des mains d’homme, sauf que ces mains-là n’étaient pas des mains d’hommes car ce serait oublié la finesse de beaucoup d’entre eux pourtant laborieuses, mais des mains hargneuses, vénéneuses, témoins de leur pensée constante en la laideur de leurs âmes qui n’avaient jamais voulu progresser mais avaient régresser dans le chemin que doit être une vie. De fines, elles s’étaient élargies jusqu’à l’incroyable confirmation de l’étendue vaste d’une déforestation incendiaire. Le frère porteur d’un blason était aussi trapu que ses mains, alors que Jean, long et étiré comme une ficelle grossièrement tordue, maniéré à souhait, envoûté par son arme favorite : l’arc, contrastait avec la largeur de ses mains. Il y avait un franc désaccord visible qu’un pianiste n’aurait pu jouer, pas même Franz Liszt qui avait tailladé les palmes d’entre chaque doigt espérant mieux jouer l’étendue des gammes. Pendant que Jean esquivait le regard de chaque partie présente, l’autre blasé à souhait se mit à hurler d’une voix tonitruante qu’un tsunami terrestre aurait pu engager un raz de marée cataclysmique, en l’étude notariale. Tous furent figés devant cette violence verbale qui aurait pu, au-delà de frapper, envoyer n’importe qui en garde à vue pour motif de leurs seuls regards étonnés comme cela aurait pu être pour l'évocation d'un seul mot qui aurait écorché l'oreille. Nul ne comprit bien ce que ses hurlements avaient signifié sinon que tous avaient compris que ces deux là ressemblaient davantage à deux sangliers chargeant plutôt que deux agneaux doués de sérénité. Paul les avait regardés sans sourciller, les autres frères également. Le notaire souhaitait dès lors mettre la maison sous séquestre pour les critères de compromis de vente non remplis dans leur totalité : les trois seizième restants dans la propriété qui s’avéraient être des charges lourdes même si moins lourdes que n’avait été tout le reste. Certains meubles étaient écrits dans le contrat moral, certifiés par e-mails. La cave devait être balayée, ses derniers débris enlevés. Ils n’avaient pas estimé utile de le faire et avaient emporté les ditsmeubles en région autre, leur propriété nouvelle acquise, ce joujou qu'instagram adore. Les acquéreurs refusèrent la mise sous séquestre, lassés de ce mauvais vaudeville. L’affaire était close. Chacun avait révélé en à peine dix minutes la véritable facette de son visage. Comme Victor Hugo aurait aimé voir ce dénouement ! Le visage de l’agneau était devenu celui d’un loup vorace et ceux présumés loups s’avéraient être brebis. Il est des moments dans la vie ou la justice se rend seule sans aide, sans forces de l’ordre, sans avocat, sans juge ; seulement un notaire qui, peut-être, ne considérerait plus jamais un titre et un blason comme étant la valeur d’une morale. Oui ! les directions meurent comme les civilisations arrivées à bout de souffle.

Paul quitta l’étude notariale, arpenta quelques rues silencieux et introspectif, croisa les fantômes de deux amies d’enfance : Cécile et Claudine, les salua humblement, et vit les fantômes s’évanouir dans l’éther de la vie.

La mort avait décidé d'appeler  les deux hommes titrés car quand la somme de malveillances a été plus grande que la somme de bienveillances, il faut bien prendre la décision de ne plus encrasser la terre, noble corps de toutes décisions pour sa gloire. Ils ignoraient qu'il était porteur d'un crabe que Paul vit, de ces crabes qui assaillent quand l'athéisme et la haine associés sont plus actifs qu'un volcan en action. 

La vieille bâtisse pouvait désormais vaquer à une toute nouvelle destinée sans ne plus jamais voir aucun directeur terroriser la vie. Elle devenait le symbole de la lutte hautement gagnée, un havre de culture où Hugo, Zola, Gibran, Tolstoï, les soeurs Brontë, Goethe, Thomas Mann, Hermann Hesse, Rumi, et tous les amis de Paul et de la nuit, pouvaient enfin voir le jour au travers des persiennes enfin ouvertes. Paul avait serré la main des nouveaux maîtres aux visages bienveillants, aux regards étonnés, pour parachever dans cet acte ultime le transfert de la culture multilingue, des idées ensoleillées, de la pensée régnant sur la vie des idéaux philosophiques, pour faire taire à jamais l'image des contraires qui, tant, avait sali la vie. La vieille bâtisse allait enfin pouvoir renaître. Il le voulut ainsi. 

Paul rentra chez lui, pris ses autres frères en ses bras, les serrant tout contre son coeur, les aimant, disant "c'est fini !", s’assit dans le jardin, vit un papillon blanc voler de rose en rose, sentit l’air chahuter les pétunias et la lavande en fin de floraison, huma le parfum des fleurs que le crépuscule exhalait. Le ciel était si sombre qu’il semblait raconter le tourment des jours passés à travailler, et s’ouvrit dans un nuage, élargissant un cercle superbe que le soleil transperça avec puissance, baignant l’ouvrier de sa lumière, le nappant de son rayon tel un baiser à une fleur épanouie, aveuglant au point de baisser le regard forcé d’être humble, rendant aveugle quelques minutes pour ne pas laisser de doute sur sa puissance et allongea ce frère sur le lit d’herbe pour qu’il se repose. Ses doigts s’allégèrent, dégonflèrent. Les plaies cicatrisèrent instantanément. La peau était redevenue aussi douce que de la soie finement tissée comme pour démontrer que le labeur a sa jumelle dans la rugosité de la peau qui n’a pas écouté la valeur de l’âme volontaire.

Il s’endormit, heureux. Tout était achevé.

 

"Le papillon" Pastel sec : oeuvre personnelle.

 

"Virgile et Dante visitant les enfers" de  Gustave Doré pour l'illustration de " La divine comédie"

au Monastere Royal de Brou - Bourg en Bresse - Ain -

20 janvier 2021 - Alzheimer

Rédigé par béatrice Lukomski-Joly Aucun commentaire

Photos non libres de droit

 

20 janvier 2021


Elle est là... la sanctification du Nom dans l'âme.

Trois heures trente du matin. L’aube est encore voilée, et là où elle vit, l’aube est permanente attendant son midi avant de briller. La lune accapare la lumière. Tout est ombré. C’est semblable à un brouillard à peine délié de son trouble terrestre. La lumière perle au travers d’un rideau qu’elle tente de soulever, le faisant porte pour que je la vois, accompagnée d’une autre multitude ailée qui permet cette visite et sans laquelle, rien ne serait possible. La multitude choisit l’heure, le moment entre deux sommeils qui réanime le sommeil conscient en perçant la limite du rêve et de l’éveil.

J’ai soif, je me réveille, je bois, je me rendors. J’ai froid, je me réveille, je ramène mon édredon sur la poitrine et me rendors à nouveau. Je rêve , je trouve le rêve beau, il me réveille, je l’écris, et me rendors. J’ai à nouveau soif, je me réveille, je tends la main, je bois, je me rendors. Mon chat miaule, il me réveille, saute sur ma hanche, je regarde l’heure, il est quatre heures du matin, je me lève sans savoir pourquoi et me recouche, estimant un peu étrange ma nuit saccadée, mais jamais inquiète. Une demie heure pour ce ballet nocturne inattendu ! Je suis sereine. Mon chat se dresse, se redresse, regarde vers l’entrée, les yeux fixes. Je me relève et me recouche, laissant le chat reprendre sa place sur ma hanche. C’est donc cela le geste de la multitude ailée, préparant une rencontre entre deux mondes pour que la rencontre puisse se faire ! Faire en sorte que je ne sois ni éveillée, ni endormie, juste entre deux mondes, entre deux éthers, consciente, sans rêve, ni étourdie ni pleinement réveillée, juste somnolente, mais là, pareil à l’instant où nous sentons que nous allons nous endormir, le corps tressaillant un peu.

Je connais bien ces moments précis où le corps physique dit qu’il va laisser aller ses corps spirituels avec cette impression que la terre tourne autour de soi dans un vertige impressionnant. Un sursaut comme une branche se détache de son arbre. Je suis confiante et ne m’attends à rien de précis, quoique le chat fixe toujours l’entrée et m’alerte d’une présence invisible qu’il voit. Je laisse le chat à sa contemplation. Il est serein. Je remonte l’édredon sur ma poitrine, pour la troisième fois. Mes deux autres chats fixent aussi la porte. Je leur dis :" oh ! laissez-moi dormir !" Rosalie, grise et striée d'un beau poil lustré, semble plus attentionnée et je réalise que ce chat était le sien et que j'ai vu une seule larme couler de chacun de ses yeux quand je l'ai recueillie, se blottissant dans ma main, ce qui m'avait fort peinée, consciente de son chagrin d'âme animale. Mais, présentement, je n'en fais cas, habituée à ces mouvements de chats qui s'étonnent et réagissent à l'invisible.

Quelqu’un frappe à la porte. La porte s’ouvre en apparence, sans mouvement. Quelqu’un appelle.

"Tu es là ? Es-tu là, ma fille ?

Je reconnais cette voix intérieure que le physique ne manifeste pas, que seule la conscience exprime. Elle franchit la porte, passant à travers. J’écarquille les yeux. C’est bien elle ! Elle est là devant moi et je l’accueille le cœur ouvert comme on ouvre les bras sur terre. Seul, le signe diffère. En bas, nous ouvrons les bras pour accueillir un être aimé ; en haut, nous ouvrons le Cœur et le Cœur chante dans le regard spirituel qui n’a plus d’yeux physiques et pourtant voient. J'ignore si cela est pareil pour chacun, c'est à dire si beaucoup ont le cœur éveillé. Mon Cœur s'ouvre comme deux bras fraternels. mouvement indescriptible en notre langue terrestre. Je me regarde dans mon lit, endormie, souriante, et comprends que je vois avec mon corps spirituel bien éveillé.

Elle me montre en un déferlement d’images tous les moments heureux vécus ensemble ses trois dernières années, disant merci, simplement merci, et pensant à chaque image : « Là aussi, c’était beau ! »

C’est si rapide que j’en ai le vertige. Il me faut penser vite le temps, car le temps n’est pas le même en haut et en bas. Pour moi, c’est un vertige, car je ne suis pas morte ; pour elle, c’est une lenteur. C’est sa nouvelle normalité. Chaque scène s’habille des vêtements portés lors de l’instant-souvenir, et vont à rebours, du plus récent au plus ancien, pour moi aussi ; tous s’ornent des environnements et objets qui ont reçu nos présences. Je pourrais toucher chaque image pleinement animée, profonde comme si l'espace terrestre était semblable à celui spirituel parce que c'est un souvenir terrestre, inversée, si je le voulais, tout en sachant que je n'ai qu'à vivre le moment dans cette nouvelle éternité, et chaque image s’éloigne pour laisser sa place à une autre tout aussi vertigineuse. Je comprends, revenue au matin, que voir inversé n'appartient pas qu'au monde des défunts mais bien aussi au monde de la clairvoyance. Le monde originel ne se manifestera jamais en un langage terrestre, il est le langage des origines.

Le panorama qu’elle voulait que je vois dans sa gratitude manifestée s’efface. Elle s’assoit sur mon canapé rouge, près du piano, et je la vois être telle elle était chez elle, recroquevillée, dans l’attente, triste, le regard éteint dans sa présence semi-consciente. Je n’ai de cesse de lui dire, enjouée, et heureuse, ô combien ma joie est grande de la voir et de la remercier d’être venue, allant jusqu'à lui demander comment elle va, ce à quoi elle ne me répond pas. Elle parle peu. J'ai aussi envie à cet instant de lui demander ce qu'étaient ces voix physiques qui la harcelaient dans ses hallucinations de la dégénérescence cérébrale et me retiens, car ce n'est pas l'heure. Je sens derrière moi la multitude ailée qui ne se montre plus mais qui me laisse comprendre qu’ils sont là. Ils sont les acteurs de l’instant de la rencontre. Sans eux, rien n’aurait été possible. C’est comblée de grâce que je remercie chacun et tous pour cette merveille. Mon sourire est aussi vaste que le ciel ouvert et je lui redis que je l’aime. Elle ne parle pas. Elle ne sait que montrer des images de vie avec leur contenu précis. La multitude ailée pense en moi. Je comprends que la rencontre va s’achever. Le temps rapide de lui manifester encore et encore mon amour, de lui demander de revenir me voir, d’ouvrir la porte, à la multitude ailée de ré-accomplir le processus, et je Les remercie d’avoir permis d’établir le lien, de mes yeux spirituels vu. Je comprends soudainement le processus de la Volonté. le mot devient vie ; il n'est plus concept.

Je regarde mon corps endormi, et sans conscience, regagne mon sommeil. La multitude ailée l’a voulu ainsi.

Elle est là... la sanctification et la Volonté du Nom dans l'âme. Moi aussi.

Au petit matin, je me souviens de tout et flotte comme si sa présence était encore là, elle est là, mais je ne la vois plus. La multitude ailée a fermé la porte, descendu le voile, en attente d'autres moments. Quand ?

Je lis : Rudolf Steiner que je remercie en pensée de m'être laissée éveillée par sa Pensée.

Depuis, Rosalie dort le jour sur l'emplacement où elle s'est assise, et fixe de ses yeux ronds l'invisible, pour revenir la nuit se blottir dans l'édredon gonflé de plumes pour être avec moi.


 

 

 

* la Hire : http://www.jeannedarc.com.fr/centre/vignolles.html

 

La force d'une plume est de permettre à l'oiseau de planer au dessus des nuages...

SME (au nom de Restos Du Coeur); Sony ATV Publishing et 3 sociétés de gestion des droits musicaux

et Autre version officielle

Jeanne, extrait de Lys & Love de Laurent Voulzy, disponible : https://LaurentVoulzy.lnk.to/LysetLoveID

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Lumière et ténèbres

Rédigé par béatrice Lukomski-Joly Aucun commentaire

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763 pages reprenant toutes les catégories citées.

Amitiés Béatrice

 

 

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